Yaourt de l’espace

2020, what a time to be alive! Fini le confinement (pour l’instant), mais je ne suis pas là pour vous dire que le monde d’après est exactement comme le monde d’avant, parce qu’on démontre très bien tous seuls qu’on est incapables en tant qu’espèce de produire les changements radicaux nécessaires à notre survie sur cette planète. Le (seul) truc cool qu’on avait réussi cette année c’était d’abolir les emballages jetables en plastique – et ATTENTION: cette épique victoire du bon sens n’était arrivée qu’après des années d’activisme, de pétitions et d’autres atrocités – mais même pas ça on a été foutu de faire! C’est juste pour dire à quel point on ne mérite pas de survivre.

Mais assez parlé d’autre chose que de moi! Il me tarde de vous dire comment je me sens après deux mois de confinement, c’est à dire: exactement comme avant. Même malaise, même désespoir. Sincèrement, j’avais pas besoin qu’on m’impose un isolement prolongé pour savoir que je haïs mon travail et qu’on vit mieux en survêt (je rigole: je n’ai pas de travail! Mais si j’en avais un, je le détesterais).

Sérieusement, je n’ai rien appris sur moi de ce confinement. J’ai toujours passé la majorité de mon temps cloîtrée chez moi, surtout entre l’équinoxe d’automne et le début du printemps, période où je prends congé de la société et rentre en hibernation. Du coup, ce confinement a prolongé de deux mois mon abstinence annuelle de vie sociale, mais no big deal pour moi, as long as I have une connexion Internet. Cela dit, je sais que j’ai vraiment de la chance d’habiter à la campagne. J’ai sans doute été une privilégiée dans ce contexte exceptionnel, mais il faut pas croire que j’étais sereine, parce que pourquoi être juste reconnaissant de sa chance quand on peut porter sur soi tous les malheurs du monde instead? Inutile de vous dire que mon sentiment de culpabilité a donné pas mal de boulot à ma psy (Support your local therapist!)

Mais en fait, on s’en fout de comment je me sens. Ce n’est pas le point. Le point est que pendant ce confinement, comme tout le monde, je ne suis sortie que pour faire mes courses au supermarché et vu la situation, il ne fallait pas trop traîner. Tant mieux! Je déteste le supermarché. Premièrement parce qu’il y a trop de monde, après parce qu’il y a trop de choix, et tout le monde sait que la Balance ne sait pas prendre de décision. Maintenant qu’on est plus confiné, j’ai retrouvé mes vieilles habitudes insupportables: je suis capable de passer un quart d’heure au rayon frais, en proie au dilemme ultime: quel yaourt? Je fais des listes mentales de pour et des contre infinies, en considérant toutes les variables alors que la voix de la vérité reléguée dans un recoin de mon cerveau me crie: « C’est pareil! Ferme les yeux, attrape au hasard et casse toi! ». Mais moi NON! Angoissée par mon empreinte écologique, j’ai devant moi le pot d’un kg de yaourt 0% en plastique, la marque bio en petits verres individuels, et tout en bas la sous-marque en pots de carton mais qui a aussi un goût de carton. Je me torture: qu’est-ce qui est mieux? Grand format mais pot en plastique, vendre un rein pour du bio en verre, ou emballage vertueux pour yaourt de merde? J’essaie de faire mon choix, de comparer chaque produit, mais après je pense à SpaceX qui lance un suppositoire cosmique dans l’espace et avec tout le respect que je peux avoir pour l’astronomie et les geeks du ciel (enfin, avec tout le respect que je peux avoir pour un passetemps très cher) franchement j’ai envie de prendre à deux mains mon sac cabas avec dedans mes courses et le classique poireau qui dépasse, commencer à tournoyer sur moi-même en criant et le lâcher en vol en plein milieu du rayon produit laitiers parce que niksarace! On s’en bat les couilles du meilleur yaourt! On est tous condamnés! Mes choix et les vôtres sont insignifiants face à l’empreinte écologique de la mégalomanie d’Elon Musk et autres ultra-riches qui gâchent les ressources collectives avec leur concours de bite! Qui l’a plus grosse, qui l’a plus dure, qui envoie la sienne sur Mars pour terraformer mon cul… Au final je n’ai même plus envie de yaourt. À quoi bon? Et puis d’ailleurs est-ce que c’est vrai que le yaourt est source de calcium? J’ai lu pas mal de trucs qui disent le contraire. C’est un sujet controversé, les produits laitiers. Bref. Je vais faire un tour au rayon vins et spiritueux.