Life is a Riddle

Le mercredi est le seul jour de la semaine où j’ai cours à huit heures. Édition. J’aime bien, c’est cool.
Je me lève à six heures pour me préparer et je vais à la gare du train à pied, en éclairant le chemin avec la torche de mon portable, car il fait encore noir à cette heure-là.

Je constate que, malgré l’heure, je n’ai pas la tête dans le cul et dans le train je lis mon bouquin avec mon masque sur le nez. De temps à autre j’ai des flashs d’hyperlucidité où je me rends compte qu’on est en 2020, mais j’essaie de ne pas trop m’y attarder. Une fois remis les pieds sur terre à Perrache, je me remets en marche.
Comme le soir j’ai la danse, j’ai mon sac de sport accroché à une épaule, et un tote bag avec mon ordi dedans qui pend de l’autre.

J’arrive largement en avance devant la salle AR46, ce qui ne dépend pas vraiment de moi. Quand j’habitais en ville j’avais toujours un quart d’heure de retard sur tous mes rendez-vous, parce que j’avais toujours l’impression d’être à côté de tout alors que ce n’était pas le cas. Pendant huit ans j’ai vécu dans ce déni, retard après retard, mais ça n’a pas toujours été comme ça.
J’ai grandi à la campagne alors j’ai une grande histoire d’amour avec les trains. «Il treno regionale numero bla bla bla in provenienza da Lecco e diretto a Milano Porta Garibaldi è in arrivo al binario uno. Allontanarsi dalla linea gialla ». En Italie j’étais une personne ponctuelle, par nécessité et parce que chez moi il n’y a pas grande chose pour pallier à l’ennui, alors on a le temps et l’envie de se prendre bien d’avance, quand on a la chance d’avoir un truc à faire. Le problème c’est que chez moi ce sont les trains à toujours être en retard.

Pendant que mon ordi rame au démarrage, le prof nous demande si on s’est bien échangé nos contacts et il nous encourage à créer rapidement des liens entre nous, parce que qui sait combien de temps encore on pourra faire des cours en présentiel et il vaut mieux commencer à s’activer pour organiser un éventuel télétravail. Ça flashe à nouveau dans ma tête. Les masques, les gestes barrières, les panneaux partout…un montage confus des dernières six mois défile dans mon crâne. Il vaut mieux plutôt me concentrer sur le cours, mais mon ordi est encore plus lent que d’habitude. J’attends dix minutes que mon fichier word décide de s’ouvrir.

Le cours se termine à dix heures moins quart et à partir de ce moment, je n’ai plus rien de bien précis à faire jusqu’à 16h30. Je marche jusqu’au Flâneur et je dis bonjour à mes anciens collègues. Je bois un thé et prends mon petit déjeuner constitué d’une figue séchée et d’ amandes.
Je n’ai pas choisi le lieu le plus neutre pour faire mes devoirs de la semaine, mais je ne me vois pas passer la matinée en silence à la BU, les yeux fixés sur mon écran. Je préfère me poser à l’auberge et me faire distraire de temps à autre par les potes. La solitude de la vie à la campagne me convient parfaitement, mais j’apprécie ce nouveau train de vie. En effet, ce n’est pas nouveau pour moi. Ça me rappelle chez moi. Je pense que quand on vient de la campagne, on est marquée à vie. Elle est imprimé dans mon ADN. Pour le bien et pour le mal, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Au Flâneur j’envoie des mails, fais des recherches, révise des notes. Puis à quatorze heures dix, le cauchemar commence. Mes onglets se referment les uns après les autres et je regarde ce qu’il se passe, abasourdie. Juste avant que mon ordi s’éteigne sec, j’ai le temps de comprendre: Merde, c’est la mise à jour.

Durant les deux heures qui suivent, je ne fais qu’attendre, en faisant de la conversation pour passer le temps. Sur l’écran, un petit symbole clignote et moi je pense que je suis en train de perdre du temps, que je voulais bosser à mon mémoire, mais que je ne peux pas le faire car word n’appartient pas au monde physique, mais à l’univers virtuel contenu dans mon ordinateur qui est actuellement inaccessible. Entretemps, je discute avec un monsieur assis à la table à côté. On parle de politique italienne et de la micro-fragmentation historique des gauches dans nos pays respectifs.

À seize heures mon ordi n’a toujours pas fini la mise à jour, mais il ne manque plus longtemps. Dix minutes plus tard, la boucle est bouclée et j’essaye de le redémarrer, mais je n’y arrive pas. Il rame, tout est bloqué. Il est seize heures quinze et il faut que je parte.

C’est prévu depuis longtemps qu’on finisse cette track avec mon ami S., mais avec l’été au milieu, le travail, les vacances, etc. ce n’est qu’aujourd’hui qu’on arrive à se poser dans le studio et bosser ensemble à cette chanson. Les paroles que j’ai écrit sont dans mon ordi. Merde. J’essaie de l’allumer à nouveau. La barre charge très lentement, puis se bloque. Elle reste bloquée. Je ressaie une deuxième, une troisième fois. Toujours la même chose.

Même si grâce à un coup de fil je peux me faire envoyer une photo de la version manuscrite des paroles, je suis maintenant trop inquiète pour pouvoir me poser. Qu’est-ce qu’il arrive à mon ordi ??? C’est quoi qui merde ??? Heureusement j’ai fait un back up il y a deux jours alors certes, si mon ordi est mort je perds tous mes outils, mais au moins il me reste tous mes documents, dont mon roman ! J’ai un frisson de panique en m’imaginant perdre les sept premiers chapitres de mon livre en cours, l’intégralité de mes photos, tous mes projets Ableton…Je me dis que même si l’ordi me lâche, rien n’est perdu, mais ça ne me calme pas. Je ne peux pas perdre cet ordinateur. J’en ai besoin demain déjà, à la fac, et puis je ne peux pas m’en acheter un neuf comme ça maintenant, je viens tout juste de payer mes cours de danse pour l’année.
À peine une demi-heure après mon arrivée, je m’excuse avec S. et je repars en direction de l’Apple Store, décidée à résoudre la situation. J’ai deux heures et demi de temps pour régler ça, avant de devoir aller à la danse.

« Nous n’avons pas de place ce soir, il faut revenir soit demain à dix heures et faire la queue, soit je peux vous donner un rendez-vous lundi prochain». Je suis dans la queue  pour le SAV de l’Apple Store à Part Dieu. Devant moi, un mec en marcel avait insisté pour que l’employé chargé de trier les clients l’aide à résoudre son problème avec son iPhone. L’employé connaissait probablement la solution, mais ce n’était pas son job de donner les réponses : il y a une procédure et il faut que tout le monde passe par la machine. Je pense à la hiérarchie qui régit nos systèmes d’organisation humains, pendant que j’explique à l’employé que j’ai besoin de mon ordi pour demain matin. «Vous avez essayé d’appeler l’assistance ? » il me demande. « C’est peut-être possible de résoudre le problème avec une manipulation à distance ».

Je m’assois sur un escalier auquel je n’avais jamais prêté attention, probablement parce qu’il est tout au fond, loin des couloirs de passage. Ça doit être l’escalier qui mène au parking. Personne ne passe, alors je me dis que je n’embête personne là-bas et je m’y installe pour contacter l’assistance Apple. Deux minutes plus tard, j’ai un appel entrant de Cork, Irlande.
« Bonjour, en quoi je peux vous être utile ? » c’est une femme à la voix joviale. En lui expliquant la situation, je me retrouve à crier pour me faire entendre au-dessus des bruits et à travers le masque. Je me demande si c’était une bonne idée de faire ça comme ça, assise sur les escaliers d’un centre commercial, avec mon ordi ouvert sur mes genoux et 20% de batterie dans mon portable.
« Vous ne devez pas lâcher la touche jusqu’à la fin » elle me recommande.
Je suis en train d’appuyer sur la touche majuscule depuis 45 secondes et tenir le portable à mon oreille avec l’autre, quand un agent de sécurité vient me dire que je ne peux pas rester là et m’invite à me mettre ailleurs.
« Ne me quittez pas, je dois me poser ailleurs» j’explique à l’assistante, qui me répète de ne pas lâcher la touche majuscule jusqu’à ce que la barre de chargement soit pleine.

J’entre dans un Photomaton et je m’y installe. Je reste là, avec les néons dans la gueule pendant dix minutes avant de pouvoir enfin lâcher la touche majuscule.
« Maintenant, est-ce que vous avez un bon réseau wifi là où vous êtes ? »
Oh merde ça va être compliqué, je pense.
« Non…un partage de données ça marche ? »
« Ça devrait marcher »
« Ça prendra longtemps ? Parce que je n’ai plus que dix-huit pourcent de batterie sur mon téléphone »
« Ah…et bien on va essayer, on verra ce qu’il va s’afficher. Ça dépend de la qualité de la connexion… ».
Je crains le pire et je pense qu’il n’est pas question de rester plus longtemps dans ce Photomaton.
« Écoutez, ne me lâchez pas: je pose mon portable une seconde pour ramasser mes affaires et je vais chercher une borne de recharge, un endroit où je puisse me poser, un banc, quelque chose ».
Je me balade à travers La Part-Dieu avec l’ordinateur ouvert dans les mains et mon sac de sport qui pend de mon coude. Je descends à la réception demander où l’on trouve des bornes de recharge et je repars dans la direction qui m’est indiquée, mais quand j’arrive je découvre que toutes les places sont occupées. D’ailleurs, je me l’imaginais pas du tout comme ça, une borne de recharge. C’est un distributeur avec des tiroirs, alors que je pensais qu’il allait y avoir des tables, des bancs et tout. À côté de moi, je remarque une zone avec des sièges, condamnée.
Ah oui, c’est vrai, l’épidémie, je me dis, en me rappelant de l’année insolite qu’on est en train de vivre, avec ses changements d’habitudes et distanciations variées. J’essaie de me distancier un peu de mon cerveau et de me reconcentrer.

« Alors, voici ce que je vais faire. Je vais me poser dans un snack où je pourrai brancher tout le matos. Restez avec moi, s’il vous plaît ! » j’explique à l’assistante, qui me rassure en me promettant qu’elle ne raccrochera pas.
Je commande un muffin et une bouteille d’ice tea, je paie, je récupère mon plateau et je m’installe à une petite table d’une grosse chaine de restauration rapide. Les gens passent à côté de moi dans la galerie marchande, et moi j’essaie de mettre un peu d’ordre parmi tous mes affaires. Quand j’ai enfin branché mon ordi sur secteur et mis aussi mon portable à charger, je m’assois et je reprends l’assistante au téléphone.
« Pardon, je suis installée enfin. Je vous le dis, je vais m’en souvenir de cet après-midi ! »
Elle rigole.
Je demande :«  Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

Au bout de vingt minutes, la première manipulation qu’on a essayé ne marche pas. On essaie une deuxième fois : même résultat.
« Alors, là ce qu’on va faire c’est qu’on va réinstaller le système du début. Vous resterez connectée pour faire ça. Ça devrait marcher  cette fois-ci. Une fois que c’est en route, je vous laisserai attendre et à la fin vous pourrez redémarrer l’ordi normalement».
Je fais la manip, je remercie l’assistante en lui annonçant au passage que le temps prévu pour l’installation est de dix-sept minutes, on raccroche et je tire un soupire de soulagement. Il ne reste plus qu’à attendre. Avec un peu de chance je devrais m’en sortir et ne pas devoir me pointer demain en cours de Correction sans ordinateur. Je sors mon bouquin de mon sac de sport et je commence à lire. Peu après, je jette un coup d’œil à l’écran avec la mise à jour en cours: le temps est passe de dix-sept minutes à une heures vingt-sept. Comment c’est possible ?

-Des news de ton ordi ? m’écrit mon copain, que j’avais appelé en sortant de chez S. pour l’informer de mes emmerdes en temps réel, juste avant de me lancer dans l’aventure avec l’assistance technique.
– C’est une merde, mon cœur T_T j’ai au moins une heure et demi de mise à jour devant moi, mais je vais clairement être en retard pour la danse.
Je mords dans mon muffin, qui est dégueulasse, je le pose immédiatement et n’y toucherai plus. Entretemps, le chargement sur mon écran est passe à deux heures dix.
Quoi ?!Je n’ai pas deux heures dix, là. J’en ai ras le cul ! Je me tâte à traverser la rue, prendre le premier train et rentrer chez moi direct. Fini La Part-Dieu, fini les gens, fini la ville, fini l’ordi. Qu’on me foute la paix ! Mais je sais que je suis juste fâchée et qu’aller à la danse me fera du bien – je me défoulerai et je pourrai m’occuper du reste ensuite, les tensions évacuées. Je ferme mon ordi tel qu’il est, je ramasse mes affaires et je sors, en marche vers la salle de sport.

Pendant une heure et demi, je danse, je bouge, je suis ailleurs. On apprend à caler les pas sur la musique, on transpire, on imprime les mouvements dans la mémoire musculaire, on kiffe, on s’applaudit et on s’encourage les uns les autres. Les cours ont repris à la rentrée, avec les gestes barrières, qu’on respecte. On ne se connaît pas tous dans le nouveau groupe, mais on est tous contents d’être là. Danser apaise mon inquiétude. Merci la danse. Je sors de là, trempée et réconfortée. Je ressayerai la manip pour ressusciter mon ordi une fois à la maison et si ça ne marche pas, j’aviserai par la suite.

Mon copain est venu me chercher en voiture. Je suis contente de ne pas devoir prendre le train pour rentrer à cette heure-ci, surtout après une journée comme ça. Certes, j’ai perdu du temps que j’aurais voulu utiliser pour bosser mes traductions et faire de la musique, mais au moins là je rentre sur le siège passager comme une princesse.

Arrivée à la maison, avant de prendre ma douche, je mets mon ordi en place et je refais la manip d’installation. L’opération est relancée, ça devrait prendre deux heures et demi. Je me lève et je vais me laver. Mon copain prépare le dîner et quand je me pose sur le canapé en pyjamas avec les cheveux mouillés, il vient me montrer son portable. Il affiche les nouvelles restrictions annoncées ce soir. Fermeture anticipée des bars et fermeture tout court des salles de sport. Je sens un truc se casser dans ma cage thoracique et tomber quelque part dans mon ventre. Des flashs de la fac aseptisée – des masques dans le train, en classe, partout – des tableaux statistiques que j’ai vu passer au JT depuis le début de tout cette histoire – ces images traversent mon cerveau comme un train lancé à toute vitesse qui fonce contre moi. J’essaie de me déplacer pour ne pas me faire renverser. Je pense à mes darons, je pense que je ne suis pas rentrée en Italie depuis Noël. Je pense qu’il vaut mieux trouver une distraction toute de suite, alors je cherche quelque chose qui me tire de là, mais j’ai l’impression que je ne fais que sombrer, comme George Oscar Bluth Jr, le regard perdu devant moi, avec The Sound of Silence en fond sonore. Je crois que le train fonce toujours contre moi.

J’ai vraiment les boules, j’ai la bougeotte. Je prends mon portable et j’écris à F .
-T’as vu les nouvelles restrictions ? Salles de sport fermées dès lundi ! *emoji qui pleure*
J’ai fait des sacrifices pour pouvoir me payer la danse cette année et là j’ai comme l’impression que c’est niqué. Comme l’année dernière. C’est pas fini cette merde. Ça va pas mieux. On va devoir se bouffer ça encore combien de temps ?
Mon copain renifle mon seum de loin et essaie une approche pour me faire parler, me consoler et me donner un peu de force, mais je suis imperméable à tout stimuli extérieur. Le truc qui s’est cassé entre mes côtes s’est transformé en picotement qui me prend tout le torse et mon regard s’endurcit. Je ne peux pas m’empêcher de tirer la gueule. Le train fonce toujours sur moi et comme je n’arrive plus à bouger, je le regarde s’approcher et j’attends qu’il m’écrase.
« On regarde The Office ? » je demande – Ça me remontera le moral, mais n’arrive pas à me concentrer sur l’épisode, alors je roule un joint que je charge à mort pour qu’il m’assomme et on décide de regarder BFM à contrecoeur, pour voir ce qu’il se passe. Un restaurateur parisien exprime son mécontentement par rapport aux nouvelles restrictions annoncées.
« Mais qu’est-ce qu’il y a, enfin ? » me demande mon chéri, en remarquant mon regard perdu.
« J’en peux plus » je lui réponds, d’une voix plate. Je suis épuisée. Il décide d’arrêter les infos et de remettre The Office. Il sait que c’est la meilleure décision. Par miracle, j’oublie le monde le temps d’un épisode. Quand je regarde l’heure Après, je constate qu’l est tard.

Mon ordi est toujours en train de faire la mise à jour, pendant que je prépare mes affaires pour demain. Seule dans mon studio, je recommence à penser et à me poser des questions auxquelles personne n’a de réponse pour l’instant. Je pense à la nouvelle normalité et j’entends le train siffler depuis l’intérieur de ma boîte crânienne. Je suis agitée, suspendue. Je n’arrive pas vraiment à rester avec les pieds par terre. Je sais ce qu’il me faudrait : un peu de musique. Il faut que j’écoute Gigi !
Discrètement, je ferme la porte de mon studio, je mets mes écouteurs et j’appuie sur play. La musique commence et je ferme les yeux. Je parcours la pièce et je lève mes bras, je tournoie en dessinant des motifs dans l’air, je tape les pieds à rythme. Je me souviens qu’a Noël on était dans la foule devant la consolle, avec les copains. Gigi portait son fameux casque couvert de strass et au bar il y avait des énormes plateaux de panettone tranché à volonté. Les soirées in discoteca, des boîtes grosses comme des stades dans les périphéries de Milan. Cinq salles, deux étages, les starlights, les bouteilles de champagne dans les seaux, les gens débuts sur les estrades, puis l’autoroute déserte au milieu de la nuit pour rentrer à notre campagne désolante, la Brianza.

Je savais que Gigi allait me donner le coup de grâce. Je l’ai cherché. J’aime pas être dans l’entre deux et si je ne peux pas revenir en arrière il faut que je me pousse au bout. La musique m’amène au fond de tout. Le kick for on the floor, la basse à contretemps, le processus se déclenche vite, je ne peux plus me retenir, je n’ai plus besoin de rester intacte, je suis seule dans la pièce, je peux enfin me laisser écraser par le train dans ma tête, je me ramasserai après. Mes jambes tremblent en même temps que les larmes en formation, puis une vague de chaleur explose dans ma poitrine et irradie tout mon corps. Je m’assois par terre en me serrant les genoux au cœur et je pleure les larmes, la morve, la salive. Je sanglote mais je ne m’entends pas parce que j’ai le son à fond.
Mon chéri, lui, m’entend depuis la chambre et il vient me voir. Il me retrouve recroquevillée par terre, à côté de mon bureau où mon ordi est en train de faire sa mise à jour. Je n’aime pas qu’on me voie pleurer, mais je pleure avec une facilité innée et je n’ai aucun contrôle là-dessus. Je suis née pour chialer. J’ai toujours The Riddle dans les oreilles.
Je garde mes écouteurs jusqu’à la fin de la chanson, c’est comme ça que le processus se termine. Il faut toujours attendre le closing.
« C’était juste un peu trop sur une seule journée » je dis à mon chéri.

I got two strong arms
Blessings of Babylon
Time to carry on
And try for sins and false alarms
So, to America, the brave
Wise men save

Near a tree by a river there’s a hole in the ground
Where an old man of Aran goes around and around
And his mind is a beacon in the veil of the night
For a strange kind of fashion there’s a wrong and a right
Near a tree by a river there’s a hole in the ground
Where an old man of Aran goes around and around
And his mind is a beacon in the veil of the night
For a strange kind of fashion there’s a wrong and a right
He’ll never, never fight over you

I got plans for us
Nights in the scullery
And days instead of me
I only know what to discuss
Oh, for anything, but light
Wise men fighting over you
It’s not me you see
Pieces of valentine
With just a song of mine
To keep from burning history
Seasons of gasoline and gold
Wise men fold

Near a tree by a river, there’s a hole in the ground
Where an old man of Aran goes around and around
And his mind is a beacon in the veil of the night
For a strange kind of fashion, there’s a wrong and a right
He’ll never, never fight over you

I got time to kill
Sly looks in corridors
Without a plan of your
A blackbird sings on bluebird hill
Thanks to the calling of the wild
Wise mens’ child

Pour décortiquer les tabous, pour lutter, pour changer les jeux: « savoir c’est déjà un peu mieux pouvoir ». Entretien avec La Fille Renne.

Salut, La Fille Renne. Tu es photographe et ostéologue. Veux-tu nous expliquer ce qu’est l’ostéologie et comment cet intérêt pour les os est né chez toi ? Que fais-tu avec les ossements ?

Bonjour Convergences. En fait, c’est un résumé très résumé de mon CV. Je suis bioarchéologue de formation mais je préfère dire « ostéologue » calqué sur le terme anglophone, puisque c’est un travail qui implique d’étudier le matériel osseux que l’on trouve sur les chantiers archéologiques. C’est un métier que je n’exerce plus. Ces dernières années j’ai été professeur-e de SVT dans le secondaire et je suis actuellement (encore) en reconversion. Par contre étudier de l’os reste une passion que je poursuis chez moi à l’occasion.

La photographie est ton médium de prédilection et tu travailles surtout en argentique. Raconte-nous comment tu t’es approchée à la photographie : est-ce que ça a été une révélation, ou il a fallu du temps avant de choisir la photo parmi d’autres formes d’expression artistique ?

Mon grand-père et mon père faisaient de l’argentique, donc la photographie m’est un peu tombée dessus quand j’étais enfant-e. J’ai découvert le numérique à l’adolescence mais je n’étais pas satisfait-e par ce médium et je suis repassé-e à l’argentique il y a quelques années.

Tu t’intéresses entre autres à des sujets importants du débat féministe. Est-ce que c’est l’art ou le féminisme qui est né en premier chez toi ?

Consciemment, l’art, puisque j’ai pu bénéficier d’une éducation artistique et de tout ce que je voulais pour m’épanouir de ce côté-là grâce à mes parents. Iels m’ont donné goût et accès à la musique, le dessin, l’écriture, la photographie, … Je me dis féministe depuis quelques années mais je pense que je l’ai toujours été. La différence c’est qu’auparavant, je n’avais pas la littérature et les connaissances pour maitriser les concepts afférant au féminisme. J’ai dû travailler pour me déconstruire sur beaucoup d’aspects aussi. Mais j’ai toujours été très énervé-e face au sexisme, à l’homophobie et aux injustices de façon générale (même si je n’avais pas forcément le vocabulaire pour me dire « tiens là, ce comportement est problématique, et ce n’est pas que de par ma sensibilité que c’est dérangeant, ça l’est puisque c’est discriminant »). Être traité-e différemment, déjà enfant-e, des personnes assignées garçon à la naissance, c’était (et c’est toujours) intolérable. La binarité de genre forcée dans laquelle on nous élève, et tous les codes qu’elle implique, m’a aussi beaucoup abimé-e et m’a beaucoup poussé-e vers des lectures féministes.

Je pense notamment à ton travail autour de l’intimité, mais aussi à ton nouveau projet Récupérer Nos Corps, qui est actuellement en cours et qui se développe autour des violences envers les sexes dans le cadre de la santé. Derrière ces travaux, il y a une prise de position forte. Veux-tu nous expliquer d’où vient ton intérêt pour ces sujets et pourquoi tu les as choisis ?

C’est une question difficile à répondre avec justesse et de façon construite, parce que je pense que des centaines de petites choses ont conduit à la mise en place de ce projet. Cela fait longtemps que je travaille sur l’intime et particulièrement l’intime des personnes assignées femmes à la naissance et des personnes queer parce qu’il y a des tabous et des injonctions très forts dans notre culture sur ces sujets contre lesquels il est important de lutter. Tabou sur la sexualité, sur l’autosexualité (masturbation), sur les menstruations, sur l’anatomie des vulves, etc. On arrive à un point où tout le monde sait dessiner grossièrement un pénis, des testicules et sait situer le gland. Par contre une vulve ou un clitoris … Avant l’été j’en parlais avec mes élèves de 4ème et aucun-e n’a su me dire ce qu’est une vulve, alors qu’un pénis … Du coup, comment respecter des organes ou dénoncer des violences et des mutilations qu’on leur inflige, si on ne sait même pas que ces organes existent ? Quand tu es assignée femme à la naissance, on te fait croire que plein de produits sont nécessaires à ton hygiène (hygiène intime, épilation, etc.) alors qu’un certain nombre sont toxiques. Les industriels jouent sur des injonctions à la beauté et la honte de nos corps et de notre hygiène pour s’enrichir.

J’ai aussi ressenti une bouffée d’air frais ces dernières années en lisant ou relisant la dénonciation des violences médicales en France par Martin Winckler, Mélanie Déchalotte et Marie-Hélène Lahaye. En découvrant ce que les militant-e-s mettent en place autour du self-help gynécologique et des dénonciations des violences gynécologiques. En lisant tout ce que je pouvais sur les violences obstétricales j’ai aussi commencé à être beaucoup moins terrifié-e par la grossesse, avec cette idée que « savoir c’est déjà un peu mieux pouvoir ».

Au début du confinement, j’étais dans un état de détresse émotionnelle qui m’a poussé à me lancer dans un projet important. Toute l’année dernière j’avais déjà pas mal travaillé photographiquement sur les tabous des menstruations, de la masturbation et des vulves. Parallèlement, j’ai vécu un an de souffrances avec des problèmes gynécologiques dont les docteur-e-s arrivaient juste à me dire « les douleurs sont dans votre tête ».

J’avais donc envie de continuer dans la direction des photos de l’an dernier, mais en me replongeant parallèlement dans un travail de recherche et en me servant de mon expérience d’usager-e de la gynécologie française. De plus, je trouve que bien souvent les travaux sur les violences gynécologiques et obstétricales ne sont pas inclusifs (on oublie les hommes trans et les personnes non-binaires par exemples) et n’abordent ces violences que sous le prisme du sexisme et pas des autres discriminations qui sont pourtant bien présentes (racisme, grossophobie, validisme, putophobie, etc.).

J’avais aussi envie de relier violences gynécologiques et obstétricales avec les violences systémiques faites à nos sexes dans le cadre de la santé et de l’hygiène (parce que nous vendre des serviettes hygiéniques ou des produits pour la soi-disant hygiène intime, se sont des violences), et bien sur des parler des réappropriations et des solutions que des militant-e-s et autres usager-e-s mettent en place en France.

Je n’ai pas trouvé de tel projet sur le sujet en France qui allie un essai basé sur un travail de recherche conséquent, avec un projet photographique autour de personnes qui témoignent. Donc je viens m’insérer dans cette brèche.

J’ai cru comprendre que tu as perdu quelques followers suite à la publication sur Instagram des premières photos du projet Récupérer Nos Corps. Qu’est-ce que tu penses de ça et comment tu trouves la force de continuer malgré les difficultés ?

C’est systématique en fait quand je montre ou parle de violences gynécologiques, de menstruations, de masturbation, de vulve, de queerness, ou quand je montre des personnes qui sortent des normes cultures qu’on a en France ou même quand je montre des hommes (parce que les hommes cisgenres hétérosexuels et les femmes dans une certaine mesure viennent liker des photos de femmes sexy, pas d’hommes érotisés).

Je pense qu’il n’y a pas qu’une explication derrière le fait de perdre de followers. Je pense déjà qu’il y a des personnes fragilisées qui ne sont pas en état de parler/voir de violences, des personnes aussi qui viennent sur les réseaux pour se remonter le moral. Par contre je pense qu’un gros nombre d’unfollow s’explique par les injonctions à trouver les vulves et les menstruations sales et donc, par manque d’informations et d’éducations. La première fois que j’ai posté des photos de sang menstruel, des femmes (jeunes) sont venues m’écrire que c’est « dégueulasse de montrer ça ».

Je ne vois pas ça comme une difficulté, juste un constat. Les difficultés sont plutôt matérielles (c’est un projet auto financé) et j’ai aussi peur qu’Instagram finisse par supprimer mon compte. De toute façon, je suis plutôt quelqu’un de motivé-e et d’acharné-e.

À ton avis, quels sont les meilleurs moyens pour opérer vers un changement des mentalités concernant les corps et les sexes ? Est-ce que le travail artistique, ça en est un ?

Je n’ai pas la solution, sinon on serait déjà nombreux-ses à travailler dessus. Mais je pense que les militant-e-s ont un rôle à y jouer, par le militantisme en ligne, les manifestations, les collages dans la rue, l’écriture, l’art, etc. De mon côté, j’ai fait de la recherche et je suis photographe, donc j’utilise mes compétences pour militer à mon niveau. Je milite aussi par le biais du média féministe que j’ai co-créé avec Raphaëla Icguane, Polysème Magazine. Il s’agit d’un magazine artistique et politique collaboratif, où nous publions les travaux d’artistes femmes, hommes trans et personnes non-binaires.

Mais j’ai bien peur que le travail à une échelle individuelle soit insuffisant, un peu comme une suite de gouttes d’eau dans l’océan. Il faudrait un remaniement profond de notre société et de notre culture à échelle globale (avec la mise en place d’une société tournée vers le respect et le soin de l’environnement et de tout un chacun), mais je ne vois pas comment cela serait possible avec des hommes cisgenres qui se complaisent dans la culture du viol et le capitalisme à la tête de notre gouvernement.

As-tu des pratiques féministes de prédilection, des lectures à conseilles, des ressources à partager avec des aspirantes photographes féministes ?

Pour les pratiques féministes, essayer de militer à son échelle (écrire, photographier, créer, manifester, éduquer les autres), mais ne pas culpabiliser non plus si on n’en a pas l’énergie ou l’envie.

Pour les lectures, dernièrement j’ai été très marqué-e par le livre Testo Junkie : sexe, drogue et biopolitique de Paul B. Preciado, notamment par les passages avec ses discours sur les hormones sexuelles et la volonté de la société de forger et de garder des corps très binarisés.

Concernant des ressources pour des photographes féministes, il est possible de se tourner vers des associations, médias, collectifs comme Foto Femme United, Deuxième Page, Polysème Magazine, Femmes PHOTOgraphes et She Shoots Film par exemple.

Suivre La Fille Renne:
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Le projet #RécupérerNosCorps : https://lafillerenne.fr/portfolio/?dslc_projects=recuperernoscorps
Crédits : Pauline / Lucie / Lucie

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