Jody Boucard, l’art sacré et politique du tatouage

Jody Boucard a exposé son travail à Convergences: Art et Féminisme. Nous l’avons rencontrée et dans cette interview, elle nous a raconté son métier.

Salut Jody, présente-toi en quelques phrases.

Je suis Jody Boucard, je suis tatoueuse à Lyon et j’essaie d’appréhender ma pratique entre autres sous le prisme du witch feminism.

Du tatouage et du féminisme. C’est l’art ou le féminisme qui est né en premier chez toi en tant que personne?

Je dirais les deux, ou peut-être l’art un petit peu avant. La conscience politique met un peu plus de temps à venir, mais au final les deux sont très liés.

Est-ce que la naissance du féminisme en toi à quelque chose à voir avec la pratique de ton art, ou alors ta conscience politique a émergé séparément, en dehors?

Je pense que c’est lié, mais de manière inconsciente. C’est lié, dans le sens que pour moi le tatouage est une manière de se ré-approprier son corps et de passer du corps subi au corps choisi et ça c’est quelque chose que je vivais bien avant d’avoir une conscience politique, de penser le féminisme. Et maintenant que j’ai cette conscience du féminisme, les deux ont un lien encore plus fort. Des fois je tatoue des choses dont le sujet ne paraît pas porter de message, ou pas de message spécialement politique ou féministe, mais l’acte de se faire tatouer et d’agir sur son corps, c’est déjà quelque chose de militant, et clamer le droit de faire ce qu’on veut de son corps, ça se connecte très vite aux questions féministes. Mais chacun.e y met sa propre intention et selon l’histoire de son corps, en clamer la souveraineté n’a pas toujours la même portée.

Tu parles de se re-approprier son corps. Tu assumes par là que le corps n’appartient pas qu’à soi-même. Tu pourrais expliquer ce que tu entends par cette notion de « re-appropriation » et comment le tatouage rend ça possible?

Le corps est sujet à nombre d’injustices et d’injonctions. En premier, l’injustice abominable de l’existence: on a un patrimoine génétique qu’on n’a pas choisi, c’est comme ça et il y a cette espèce de loterie de la vie qui fait que des fois t’arrives et sans même qu’il y ait une histoire de violence qui se rajoute par dessus – ce qui est quand même bien souvent le cas, tu as déjà des choses pas en accord avec le corps dans lequel tu es, pour plein de raisons différentes. Donc, déjà il y a cette question de faire quelque chose pour contrer à cette loterie de la vie et après, il y a aussi des fois un besoin de se re-approprier son corps suite à des violences reçues…ça peut être des violences physiques, scolaires, sexuelles, conjugales, au travail…il y a tellement de violences par rapport au corps, surtout les corps des femmes et des minorités, parce que de toute façon il y a toujours quelque chose qui ne va pas, dans nos corps et dans nos identités. Il y a quelque chose de très puissant dans le fait de faire une démarche active de choix sur son corps. Ce qui a été longtemps interdit aux gens par rapport à la culture judéo-chrétienne, où on n’est pas censé modifier son corps, et même si je trouve que ce n’est plus aussi subversif qu’avant, ça reste une démarche possible e forte d’empowerment.


Parle-moi de ton projet préféré, ou de tes projets préférés, ceux qui t’ont le plus marqué depuis que tu tatoues.

Alors, déjà c’est juste impossible et injuste d’en choisir un seul, parce que tout est tellement différent et tellement riche. Après, je pense que je choisirais Thirst, un projet que j’ai commencé à l’été 2017. J’ai écrit un poème de façon à ce que chaque vers fonctionne de manière individuelle, j’ai tatoué chaque vers sur une personne différente et sur les photos que je prenais au fur et à mesure on pouvait lire bout à bout l’intégralité du poème. Et Thirst était comme une première phase qui m’a apporté une grosse réflexion sur ce que ça peut vouloir dire de faire un matching tattoo à 28 personnes, parmi lesquelles certaines se connaissent, d’autres pas du tout. Au final, la seule chose qui rassemble vraiment ces gens, c’est d’avoir choisi de faire partie de ce projet là et ça a une puissance, politique et spirituelle. Il s’agit de se rassembler autour d’une même idée. Ce projet m’a poussée plus loin dans ma démarche de tatoueuse, parce qu’alors que pour moi tatouer c’était déjà un acte sacré et magique d’altération permanente de son propre corps, à partir de Thirst, l’énergie n’était plus qu’individuelle, toutes les énergies de ces personnes avaient été condensées autour d’une même démarche.

C’était une épiphanie, si j’ai bien compris.

C’est exact. Et puis un jour j’ai dessiné mon Sorry I’m not sorry I’ve got anxiety, le premier de mes Talismans. Pour moi c’était un flash que j’avais dessiné comme tant d’autres, mais d’un coup je me suis dit que c’était d’une injustice et d’une absurdité sans nom de le faire porter qu’à une personne: l’anxiété ça appartient à tellement de gens et c’est tellement un lien entre nous tous…alors j’ai décidé que celui là j’allais le reproduire à l’infini, dans l’idée de créer un mouvement, une vague de gens déterminés à ne plus s’excuser de leur propre anxiété.
Après j’ai créé les autres talismans: Karma has no deadline, qui parle de la violence et de l’envie de vengeance. L’idée derrière, c’est de temporiser cette envie de vengeance, parce que souvent il y a un rapport à l’impatience quand on a été victime de violence et lorsqu’on voit nos agresseurs libres de continuer leurs vie, on se demande quand est-ce que le karma va frapper! Ce talisman pour moi agit comme un rappel: ça va frapper, mais en même temps l’univers ne nous doit rien, il ne nous doit pas d’agir à un moment, sous prétexte qu’on a été victime de quelque chose. Le karma agira quand il agira et ce n’est pas à l’individu de s’emparer de cette vengeance, malgré toute la légitimité de son propos.
Ensuite dans la même série, j’ai fait Kindness will change the world et You are enough, qui est mon préféré, dans une société qui nous dit constamment – surtout aux femmes et aux minorités – qu’on n’est jamais assez bien.
Ce qui est chouette aussi avec ce projet de talismans, c’est que souvent les gens se reconnaissent entre eux, dans la rue et que grâce au tatouage, ils commencent à discuter. Il y a des liens qui se créent entre personnes qui ont beaucoup des choses en commun.

Et par rapport au milieu professionnel du tatouage, en tant que femme et féministe, raconte-moi comment ça se passe. Je t’ai déjà lu quelques fois sur les réseaux dénoncer des comportements abusifs.

Alors, il faut le dire: le tatouage ça a longtemps été un métier réservé aux hommes et la pratique restait entre eux. Maintenant on est de plus en plus de femmes, mais il faut bien s’intégrer dans ce milieu, et des fois il faut vraiment être solide pour faire ce genre de chose parce qu’on est confrontée au sexisme, surtout pendant les conventions, où on se retrouve au milieu de masculinités toxiques.
Il y a aussi un rapport à la mécanique dans ce métier qui est très dur, et quand on est une femme on ne nous apprend pas ces aspects, on nous dit juste qu’on n’y est pas bonne et que de toute façon on n’a pas a y toucher, donc quand on doit mettre les mains aux machines traditionnelles, c’est compliqué. Au moins, pour moi ça a été une grosse difficulté et j’ai plusieurs fois eu des réflexions bien désagréables de la part de mes pairs. C’est absurde parce qu’on te met dans la gueule tout ce que ne tu connais pas et en même temps on ne te donne jamais les clés pour réussir, donc t’es un peu vouée à l’échec.
Après voilà, j’ai eu la chance d’être parmi celles qui n’ont pas subi de droit de cuissage, qui est encore très fréquent dans ce milieu, notamment pour avoir droit à des apprentissages. Ce milieu peut s’améliorer, mais à l’image même de la société, on a besoin d’abolir le patriarcat une fois pour toutes et ça ira mieux pour tout le monde à ce moment là.
En revanche, je vois qu’on est de plus en plus nombreuses, de plus en plus vénères et il y a une sororité qui se crée. Dans mon expérience, j’ai fait de belles rencontres, j’ai rencontré des chouettes femmes avec qui on s’empouvoir mutuellement et ce, dans un milieu artistique où il y a beaucoup d’égo et on pourrait croire que tout le monde est prêt à se tirer dans les pattes. Alors non, pas de ce que j’ai pu voir. Avec mes collègues femmes et lgbt+, c’est comme si on savait ce qu’on a vécu pour en arriver là, alors on se serre les coudes.

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