RIOT GRRRLS, de Manon Labry


Riot grrrrls, chronique d’une révolution punk féministe a été publié en 2016 dans l’excellente collection Zones des Éditions La Découverte. Vous le trouvez aussi en entier gratuitement ici et si vous voulez vous plonger dans l’histoire de ce mouvement féministe iconique, je ne peux que vous conseiller de lire cette chronique captivante que nous a offert Manon Labry, docteure en civilisation nord-américaine et spécialiste des relations entre culture dominante et sous-cultures alternatives aux États-Unis. Dans sa thèse, elle s’intéressait au cas de la sous-culture punk féministe et elle également publié Pussy Riot Grrrls, Émeutières, aux Éditions IXE.

Riot Grrrls
Manon Labry
Zones, La Découverte, 2016
Français 🇫🇷
Chronique de mouvement musical

Dans cette chronique, Labry retrace l’histoire du mouvement riot grrrl né au début des années 90 aux États-Unis. On dit que toute cette histoire commence en 1989: après une décennie de politiques conservatrices, des jeunes femmes exaspérées poussent un cri de révolte. Chacun le sien, car elles ne se connaissent pas entre elles : certaines sont à Washington DC, d’autres à Olympia, d’autres encore à Portland…Ce qu’elles ont toutes en commun, ce sont les dix ans de présidence Reagan qu’elle viennent de subir. De manière paradoxale, le fameux conservatisme des années 80, qui essayait de faire reculer la condition féminine à ce qu’elle était avant les conquêtes d’après 68, fournira tous les ingrédients pour provoquer l’explosion de la troisième vague féministe, dont les riot grrrls constituent une icône symptomatique.

D’abord, il y avait des jeunes étudiantes, chacune cultivant une pratique artistique, grâce à laquelle elles exprimaient des frustrations liées à leur propre condition de femme. Ce qu’elles avaient en commun, c’était le sentiment de vivre dans une société qui les condamnait à la mort psychique à travers la propagande de la culture mainstream, truffée d’injonctions oppressantes sur leurs corps et leurs rêves. Pour résister, elles écrivaient des fanzines, organisaient des performances, fréquentaient la scène punk pour suivre les quelques groupes féminins qui y militaient.

C’est justement à un concert que les chemins de trois futures riot grrrls emblématiques ont fini par se croiser : Kathleen Hanna, Tobi Vail et Kathi Wilcox vont former le groupe culte Bikini Kill. En parallèle, d’autres formations féminines et féministes voyaient le jour aux quatre coins des Etats-Unis et de leur rencontre était né un fanzine appelé riot grrrl, première version du véritable futur mouvement.
Dans ce pamphlet auto-édité, les jeunes femmes invoquaient une révolution féministe généralisée sans objectif précis.

En quelques mois, cette impulsion était devenue un mouvement collectif, décentralisé et sans leader, qui se propagea et fonctionna uniquement grâce à la motivation spectaculaire de ses membres, jusqu’à sa dissolution vers 1996 – moment où la scène punk rock était devenue apanage de l’ennemi MTV.

Riot grrrl a été le premier mouvement féministe dans l’histoire des musiques populaires et il reste aujourd’hui unique en son genre. Cet ouvrage, bien qu’il s’adresse à un public initié, peut être apprécié par tout lecteur désireux de découvrir le mouvement. L’intérêt de ce livre réside dans sa double nature : d’une part, il s’agit d’une anthologie exhaustive décrivant précisément la scène musicale et ses actrices ; d’autre part, sa structure de chronique le rend plus agréable à la lecture que le serait une anthologie classique. Le registre informel et le ton enjoué de l’autrice confèrent à l’ouvrage une légèreté rare dans la littérature musicale, sans rien enlever à la qualité du contenu. De nombreuses images provenant d’archives privées ajoutent une dimension très intéressante à cet ouvrage. Une vraie pépite!


C’est pour qui?

  • Punks, passionné.es de chronique musicale.
  • Vous cherchez une lecture féministe, jouissive et informelle.
  • Vous êtes des meufs révoltées. Revolution, girl style, now!

Pour décortiquer les tabous, pour lutter, pour changer les jeux: « savoir c’est déjà un peu mieux pouvoir ». Entretien avec La Fille Renne.

Salut, La Fille Renne. Tu es photographe et ostéologue. Veux-tu nous expliquer ce qu’est l’ostéologie et comment cet intérêt pour les os est né chez toi ? Que fais-tu avec les ossements ?

Bonjour Convergences. En fait, c’est un résumé très résumé de mon CV. Je suis bioarchéologue de formation mais je préfère dire « ostéologue » calqué sur le terme anglophone, puisque c’est un travail qui implique d’étudier le matériel osseux que l’on trouve sur les chantiers archéologiques. C’est un métier que je n’exerce plus. Ces dernières années j’ai été professeur-e de SVT dans le secondaire et je suis actuellement (encore) en reconversion. Par contre étudier de l’os reste une passion que je poursuis chez moi à l’occasion.

La photographie est ton médium de prédilection et tu travailles surtout en argentique. Raconte-nous comment tu t’es approchée à la photographie : est-ce que ça a été une révélation, ou il a fallu du temps avant de choisir la photo parmi d’autres formes d’expression artistique ?

Mon grand-père et mon père faisaient de l’argentique, donc la photographie m’est un peu tombée dessus quand j’étais enfant-e. J’ai découvert le numérique à l’adolescence mais je n’étais pas satisfait-e par ce médium et je suis repassé-e à l’argentique il y a quelques années.

Tu t’intéresses entre autres à des sujets importants du débat féministe. Est-ce que c’est l’art ou le féminisme qui est né en premier chez toi ?

Consciemment, l’art, puisque j’ai pu bénéficier d’une éducation artistique et de tout ce que je voulais pour m’épanouir de ce côté-là grâce à mes parents. Iels m’ont donné goût et accès à la musique, le dessin, l’écriture, la photographie, … Je me dis féministe depuis quelques années mais je pense que je l’ai toujours été. La différence c’est qu’auparavant, je n’avais pas la littérature et les connaissances pour maitriser les concepts afférant au féminisme. J’ai dû travailler pour me déconstruire sur beaucoup d’aspects aussi. Mais j’ai toujours été très énervé-e face au sexisme, à l’homophobie et aux injustices de façon générale (même si je n’avais pas forcément le vocabulaire pour me dire « tiens là, ce comportement est problématique, et ce n’est pas que de par ma sensibilité que c’est dérangeant, ça l’est puisque c’est discriminant »). Être traité-e différemment, déjà enfant-e, des personnes assignées garçon à la naissance, c’était (et c’est toujours) intolérable. La binarité de genre forcée dans laquelle on nous élève, et tous les codes qu’elle implique, m’a aussi beaucoup abimé-e et m’a beaucoup poussé-e vers des lectures féministes.

Je pense notamment à ton travail autour de l’intimité, mais aussi à ton nouveau projet Récupérer Nos Corps, qui est actuellement en cours et qui se développe autour des violences envers les sexes dans le cadre de la santé. Derrière ces travaux, il y a une prise de position forte. Veux-tu nous expliquer d’où vient ton intérêt pour ces sujets et pourquoi tu les as choisis ?

C’est une question difficile à répondre avec justesse et de façon construite, parce que je pense que des centaines de petites choses ont conduit à la mise en place de ce projet. Cela fait longtemps que je travaille sur l’intime et particulièrement l’intime des personnes assignées femmes à la naissance et des personnes queer parce qu’il y a des tabous et des injonctions très forts dans notre culture sur ces sujets contre lesquels il est important de lutter. Tabou sur la sexualité, sur l’autosexualité (masturbation), sur les menstruations, sur l’anatomie des vulves, etc. On arrive à un point où tout le monde sait dessiner grossièrement un pénis, des testicules et sait situer le gland. Par contre une vulve ou un clitoris … Avant l’été j’en parlais avec mes élèves de 4ème et aucun-e n’a su me dire ce qu’est une vulve, alors qu’un pénis … Du coup, comment respecter des organes ou dénoncer des violences et des mutilations qu’on leur inflige, si on ne sait même pas que ces organes existent ? Quand tu es assignée femme à la naissance, on te fait croire que plein de produits sont nécessaires à ton hygiène (hygiène intime, épilation, etc.) alors qu’un certain nombre sont toxiques. Les industriels jouent sur des injonctions à la beauté et la honte de nos corps et de notre hygiène pour s’enrichir.

J’ai aussi ressenti une bouffée d’air frais ces dernières années en lisant ou relisant la dénonciation des violences médicales en France par Martin Winckler, Mélanie Déchalotte et Marie-Hélène Lahaye. En découvrant ce que les militant-e-s mettent en place autour du self-help gynécologique et des dénonciations des violences gynécologiques. En lisant tout ce que je pouvais sur les violences obstétricales j’ai aussi commencé à être beaucoup moins terrifié-e par la grossesse, avec cette idée que « savoir c’est déjà un peu mieux pouvoir ».

Au début du confinement, j’étais dans un état de détresse émotionnelle qui m’a poussé à me lancer dans un projet important. Toute l’année dernière j’avais déjà pas mal travaillé photographiquement sur les tabous des menstruations, de la masturbation et des vulves. Parallèlement, j’ai vécu un an de souffrances avec des problèmes gynécologiques dont les docteur-e-s arrivaient juste à me dire « les douleurs sont dans votre tête ».

J’avais donc envie de continuer dans la direction des photos de l’an dernier, mais en me replongeant parallèlement dans un travail de recherche et en me servant de mon expérience d’usager-e de la gynécologie française. De plus, je trouve que bien souvent les travaux sur les violences gynécologiques et obstétricales ne sont pas inclusifs (on oublie les hommes trans et les personnes non-binaires par exemples) et n’abordent ces violences que sous le prisme du sexisme et pas des autres discriminations qui sont pourtant bien présentes (racisme, grossophobie, validisme, putophobie, etc.).

J’avais aussi envie de relier violences gynécologiques et obstétricales avec les violences systémiques faites à nos sexes dans le cadre de la santé et de l’hygiène (parce que nous vendre des serviettes hygiéniques ou des produits pour la soi-disant hygiène intime, se sont des violences), et bien sur des parler des réappropriations et des solutions que des militant-e-s et autres usager-e-s mettent en place en France.

Je n’ai pas trouvé de tel projet sur le sujet en France qui allie un essai basé sur un travail de recherche conséquent, avec un projet photographique autour de personnes qui témoignent. Donc je viens m’insérer dans cette brèche.

J’ai cru comprendre que tu as perdu quelques followers suite à la publication sur Instagram des premières photos du projet Récupérer Nos Corps. Qu’est-ce que tu penses de ça et comment tu trouves la force de continuer malgré les difficultés ?

C’est systématique en fait quand je montre ou parle de violences gynécologiques, de menstruations, de masturbation, de vulve, de queerness, ou quand je montre des personnes qui sortent des normes cultures qu’on a en France ou même quand je montre des hommes (parce que les hommes cisgenres hétérosexuels et les femmes dans une certaine mesure viennent liker des photos de femmes sexy, pas d’hommes érotisés).

Je pense qu’il n’y a pas qu’une explication derrière le fait de perdre de followers. Je pense déjà qu’il y a des personnes fragilisées qui ne sont pas en état de parler/voir de violences, des personnes aussi qui viennent sur les réseaux pour se remonter le moral. Par contre je pense qu’un gros nombre d’unfollow s’explique par les injonctions à trouver les vulves et les menstruations sales et donc, par manque d’informations et d’éducations. La première fois que j’ai posté des photos de sang menstruel, des femmes (jeunes) sont venues m’écrire que c’est « dégueulasse de montrer ça ».

Je ne vois pas ça comme une difficulté, juste un constat. Les difficultés sont plutôt matérielles (c’est un projet auto financé) et j’ai aussi peur qu’Instagram finisse par supprimer mon compte. De toute façon, je suis plutôt quelqu’un de motivé-e et d’acharné-e.

À ton avis, quels sont les meilleurs moyens pour opérer vers un changement des mentalités concernant les corps et les sexes ? Est-ce que le travail artistique, ça en est un ?

Je n’ai pas la solution, sinon on serait déjà nombreux-ses à travailler dessus. Mais je pense que les militant-e-s ont un rôle à y jouer, par le militantisme en ligne, les manifestations, les collages dans la rue, l’écriture, l’art, etc. De mon côté, j’ai fait de la recherche et je suis photographe, donc j’utilise mes compétences pour militer à mon niveau. Je milite aussi par le biais du média féministe que j’ai co-créé avec Raphaëla Icguane, Polysème Magazine. Il s’agit d’un magazine artistique et politique collaboratif, où nous publions les travaux d’artistes femmes, hommes trans et personnes non-binaires.

Mais j’ai bien peur que le travail à une échelle individuelle soit insuffisant, un peu comme une suite de gouttes d’eau dans l’océan. Il faudrait un remaniement profond de notre société et de notre culture à échelle globale (avec la mise en place d’une société tournée vers le respect et le soin de l’environnement et de tout un chacun), mais je ne vois pas comment cela serait possible avec des hommes cisgenres qui se complaisent dans la culture du viol et le capitalisme à la tête de notre gouvernement.

As-tu des pratiques féministes de prédilection, des lectures à conseilles, des ressources à partager avec des aspirantes photographes féministes ?

Pour les pratiques féministes, essayer de militer à son échelle (écrire, photographier, créer, manifester, éduquer les autres), mais ne pas culpabiliser non plus si on n’en a pas l’énergie ou l’envie.

Pour les lectures, dernièrement j’ai été très marqué-e par le livre Testo Junkie : sexe, drogue et biopolitique de Paul B. Preciado, notamment par les passages avec ses discours sur les hormones sexuelles et la volonté de la société de forger et de garder des corps très binarisés.

Concernant des ressources pour des photographes féministes, il est possible de se tourner vers des associations, médias, collectifs comme Foto Femme United, Deuxième Page, Polysème Magazine, Femmes PHOTOgraphes et She Shoots Film par exemple.

Suivre La Fille Renne:
http://lafillerenne.fr/
Insta:@lafillerenne
Le projet #RécupérerNosCorps : https://lafillerenne.fr/portfolio/?dslc_projects=recuperernoscorps
Crédits : Pauline / Lucie / Lucie

Lire aussi: Judith Sévy, explorations de vie entre dessin et photo