Natalia Paez Passaquin retrace l’histoire des femmes dans l’imprimerie française

Natalia Paez Passaquin a exposĂ© son travail sur l’histoire des femmes dans l’imprimerie française lors de Convergences: Art et FĂ©minisme. Dans cet entretien, elle nous raconte son parcours et fait dĂ©couvrir son mĂ©tier. 

Salut Natalia, veux-tu te prĂ©senter? Qui est-tu, d’oĂč tu viens et qu’est-ce que tu fais?

Je suis nĂ©e Ă  San Juan, une « petite » ville Ă  cĂŽtĂ© de la Cordillera de Los Andes en Argentine. J’habite Ă  Lyon depuis 10 ans et mon activitĂ© principale est l’impression typographique.

Tu as fait un travail fascinant autour de la place des femmes dans l’imprimerie pendant ta rĂ©sidence au MusĂ©e de l’Imprimerie. Quelles Ă©taient tes motivations quand tu as dĂ©cidĂ© de travailler sur ce sujet?

Il y a quelques annĂ©es j’ai lu quelque part l’histoire de Sophie Foucault, une typote (une compositrice, typote est le mot fĂ©minin pour typographe) qui a travaillĂ©e pendant 10 ans dans une imprimerie Ă  Clichy sous le nom de Victor Foucault. Elle a coupĂ© ses cheveux et s’est habillĂ© en homme pour ĂȘtre payĂ©e plus (4 francs de l’heure contre 2 francs en tant que femme). C’est cette histoire qui m’a donnĂ© envie d’aller voir toutes ces autres femmes qui ont fait partie de ce mĂ©tier dit « masculin ». Elles ont du se battre pour rentrer dans le milieu du livre et ces histoires restent assez inconnues, alors que c’est tellement riche et surtout important de rendre visible les femmes dans l’histoire.  

Il y avait donc une vraie inĂ©galitĂ© salariale par rapport au genre dans l’imprimerie. C’est intĂ©ressant d’introduire la notion de salaire quand on fait l’état de lieu de l’égalitĂ©, parce qu’avec un salaire c’est plus facile de constater des discriminations systĂ©miques, je pense surtout par rapport aux travailleurs indĂ©pendants qui fixent eux-mĂȘme leurs tarifs. 
Peux-tu nous expliquer en quoi consiste exactement ton mĂ©tier? Est-ce qu’il ressemble au graphisme?

Il ne faut pas confondre le graphisme avec l’impression. Ce n’est pas tout Ă  fait la mĂȘme chose. Le graphisme peut aller du dessin d’un caractĂšre typographique, jusqu’Ă  la mise en page et l’imposition d’un livre ou d’un ouvrage. L’impression est un procĂ©dĂ© technique qui va justement imprimer le travail du graphiste. On peut trouver des graphistes imprimeurs bien sĂ»r, ce qui est de plus en plus courant. Dans mon cas personnel, je fais tout moi-mĂȘme, je suis donc un peu graphiste, un peu imprimeuse, un peu relieuse
 mais puisque ce que je prĂ©fĂšre c’est l’impression je me considĂšre davantage imprimeuse qu’autre chose.

Merci d’avoir Ă©clairci tout cela. On peut donc considĂ©rer que l’imprimerie, c’est plutĂŽt un mĂ©tier au carrefour entre art, artisanat et technique. Est-ce que tu te dĂ©finis plutĂŽt “artiste”, “artisane”, â€œtechnicienne”?

J’aime pas me mettre dans des cases. J’ai passĂ© cinq ans Ă  faire des Ă©tudes aux beaux arts et j’ai appris pleins de choses tout en sentant que je ne deviendrai jamais une « vraie » artiste. Et j’avais raison, car en fait je m’en fiche d’ĂȘtre artiste ou de faire de l’art. Si les autres veulent considĂ©rer ce que je fais comme de l’art, c’est ok pour moi. Sinon j’imprime juste des choses que j’aime et que je considĂšre important de partager avec les gens.

Comment tu t’es approchĂ©e de ce mĂ©tier qui te passionne tant?

J’ai toujours aimĂ© les livres, j’ai Ă©tĂ© une grande lectrice depuis petite. Comme je viens d’une ville oĂč il n’y avait pas grande chose Ă  faire et que j’Ă©tais plutĂŽt timide, je me suis rĂ©fugiĂ©e dans la lecture. Mais l’idĂ©e d’imprimer un livre ne m’est pas venue toute de suite. J’ai d’abord fait du dessin, de la photo, de la vidĂ©o mais c’Ă©tait toujours pas ça.
C’est longtemps aprĂšs, lors d’un voyage en Argentine en 2013, que je suis rentrĂ©e dans un atelier typo et lĂ  j’ai eu la certitude que je devais devenir imprimeuse.

Avec ce travail sur les femmes dans l’imprimerie, tu as voulu mettre en lumiĂšre des personnalitĂ©s et des rĂ©alitĂ©s qui ont Ă©tĂ© invisibilisĂ©es par l’histoire. Cette invisibilisation est quelque chose qui se produit bien souvent dans l’art et les mĂ©tiers artistiques: c’est comme s’il n’y avait pas des femmes. À quel moment tu t’es rendue compte qu’il n’y avait pas des femmes dans l’histoire de l’imprimerie?

Cette « conscience » du patriarcat est un Ă©vĂ©nement trĂšs actuel qui est presque Ă  la mode on dirait. Et tant mieux, car ça veut dire que le message est en train de passer, femmes et hommes sont en train de se rĂ©veiller et je pense que je me suis rĂ©veillĂ©e d’une certaine façon aussi grĂące Ă  tous ces mouvements de femmes qui luttent pour nos droits. Et c’est lĂ  oĂč on se rend compte trĂšs vite que la femme a Ă©tĂ© occultĂ©e d’une certaine façon dans l’histoire en gĂ©nĂ©ral, pas seulement dans le milieu de l’imprimerie.

Quelles sont les thĂ©matiques et les dĂ©bats fĂ©ministes qui t’intĂ©ressent le plus?

Je m’intĂ©resse beaucoup au cĂŽtĂ© historique. Je pense que j’essaye toujours de comprendre comment nous en sommes arrivĂ©es lĂ . Et en fait la domination masculine vient de tellement loin que malheureusement ça va prendre beaucoup de temps avant de pouvoir arriver Ă  une Ă©galitĂ© homme-femme. Si on regarde un peu les bases de la pensĂ©e humaine, la philosophie, etc, TOUT est basĂ© sur une pensĂ©e presque entiĂšrement masculine.
Je suis que au dĂ©but de mes recherches et lectures sur les mouvement fĂ©ministes ; ce qui m’intĂ©resse le plus je pense que ce sont les histoires de toutes ces femmes qui ont rĂ©flĂ©chi, Ă©crit, imprimĂ© et luttĂ© pour la cause fĂ©ministe.

Qu’est-ce que tu aurais envie de voir et de faire à Lyon, par rapport à ces questions?

Imprimer pour moi c’est ma façon de contribuer aux causes qui me tiennent Ă  cƓur, c’est mon seul acte politique ; j’espĂšre donc pouvoir m’impliquer dans les causes fĂ©ministes en mettant Ă  disposition mes machines et mon savoir-faire.

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Marion Bornaz, perspectives devant l’objectif

Marion Bornaz nous a racontĂ© son travail et son parcours dans la photographie Ă  l’occasion de l’évĂ©nement â€œConvergences: Art, FĂ©minisme” qui a eu lieu le 8 Mars 2020 au FlĂąneur Guesthouse.

Salut Marion, tu peux te présenter en quelques phrases?

Hello, je suis Marion, je coche beaucoup de cases de la trentenaire citadine et je suis photographe. Une activitĂ© que j’occupe de trois façons diffĂ©rentes, bien que celles-ci se rejoignent parfois : la commande / les cours ou ateliers artistiques / le travail personnel. A propos de ce dernier, je peux dire que j’aime particuliĂšrement la couleur, que je construit des rĂ©cits dans le temps, Ă  partir de la vie, de ce qui m’entoure. Des choses ou des gestes assez banals.

Comment tu t’es approchĂ©e de ton mĂ©dium de choix? C’était un dĂ©clic? Ou plutĂŽt un parcours progressif? 

Je pourrais te dire qu’Ă  l’Ăąge de 7 ans j’ai eu mon premier appareil blahblah
 mais en vĂ©ritĂ© cela a Ă©tĂ© (et est encore) un long parcours fait de prise de conscience / d’autorisation Ă  s’accorder Ă  soi-mĂȘme / de sauts dans le vide (car ce n’est pas mon premier mĂ©tier et j’y suis arrivĂ©e tardivement) / de persĂ©vĂ©rance / d’apprentissage constant / de rencontres / de prĂ©caritĂ© Ă©conomique et de moments oĂč ça va mieux etc etc
 c’est Ă  la fois merveilleux et parfois un peu dur, mais j’apprĂ©cie Ă  sa juste valeur le fait de vivre de quelque chose qui me plaĂźt.

Qu’est-ce qui est nĂ© avant, l’art ou le fĂ©minisme, chez toi? Comment ils se sont rencontrĂ©s dans ton travail?

Hum
 j’ai beaucoup de mal Ă  me considĂ©rer comme une artiste mais Ă  vrai dire je m’en fiche un peu. Par contre fĂ©ministe, oui, convaincue. Pour autant, je ne crois pas que mon travail porte un quelconque discours lĂ -dessus mĂȘme si je fais apparaĂźtre beaucoup de figures fĂ©minines dans mes photos. Comme dans la vie, je suis d’avantage inspirĂ©e par les femmes qui m’entourent et qui me sont proches. Je les observe, les regarde Ă©voluer, je suis souvent impressionnĂ©es par elles. Peut ĂȘtre un peu comme dans mes photos oĂč je me raconte beaucoup d’histoires. La rĂ©alisatrice CĂ©line Sciamma a dit “Je ne suis pas femme par la façon dont je regarde le monde mais par la façon dont irrĂ©mĂ©diablement, on me regarde et on me renvoie Ă  ça”. Je n’ai rien contre le fait qu’une Ɠuvre revendique son positionnement fĂ©ministe, au contraire, mais personnellement, je n’ai pas envie que mon travail devienne l’Ă©tendard du mien. Malheureusement en tant que femme, on te renvoie souvent Ă  ça ou au fameux “regard fĂ©minin”, ce qui est insupportable.

Tu fais partie d’un collectif, Dynastits, tu es dj, tu as organisĂ© des Ă©vĂ©nements: tu es un peu sur tous les fronts! Comment tu gĂšres dans la pratique, toutes ces activitĂ©s? 

C’est trĂšs simple : j’ai tout arrĂȘtĂ© !
Je me suis occupĂ©e d’une salle de concert pendant un peu plus de huit ans, j’ai une grosse passion pour la musique. J’ai commencĂ© Ă  mixer dans ce cadre, puis quand j’ai arrĂȘtĂ© mon boulot, j’ai continuĂ© et nous avons lancĂ© le collectif Dynastits pour organiser des Ă©vĂ©nements et des concerts. Dans cette pĂ©riode de transition j’Ă©tais Ă  200% , je voulais tout mener de front et c’Ă©tait certainement une maniĂšre de ne pas lĂącher le milieu musical. Mais aujourd’hui, j’ai besoin de creuser le sillon de la photo, aller plus loin dans ma pratique et ce n’est pas cumulable avec le reste (plus le fait que j’aime beaucoup trop ne rien faire chez moi). NĂ©anmoins je mixe encore un peu en solo sous le nom de Maria Rockmore ou avec mon binĂŽme Femmes aux Fourneaux. 

Quelles sont les thĂ©matiques et les dĂ©bats qui t’intĂ©ressent le plus concernant le fĂ©minisme?

Hum
 la notion privilĂšge en fait. PrivilĂšge des hommes sur les femmes, ok la base. Puis avec le fĂ©minisme intersectionnel on se met Ă  parler des privilĂšges de classe, de races, de genre
 Je trouve cette notion importante, car elle te pousse Ă  te mettre Ă  la place de l’autre, Ă  comprendre un problĂšme systĂ©mique Ă  partir d’expĂ©riences trĂšs concrĂštes du quotidien, mais aussi de donnĂ©es chiffrĂ©es (on ne parle pas de cas isolĂ©s). Je m’intĂ©resse aussi beaucoup aux masculinitĂ©s, j’ai envie de comprendre comment le patriarcat agit aussi sur eux. Je n’attends rien des hommes, ça bouge beaucoup trop doucement de leur cĂŽtĂ©. NĂ©anmoins, il y a quelques discours qui commencent Ă  se faire entendre alors
 Et puis la sexualitĂ© ou encore la capacitĂ© des femmes Ă  ĂȘtre violentes
 c’est un puits sans fond ta question. 

Parle-moi des photos que tu as choisi d’exposer pour cet Ă©vĂ©nement. Ces photos racontent une histoire. Raconte-moi cette histoire!

C’est un diptyque en noir et blanc. Je travaille plutĂŽt en couleur mais cela fait deux ans que j’embarque avec moi un petit compact argentique pour pouvoir faire des photos plus facilement et je le charge souvent avec du noir et blanc (j’ai envie de revenir en labo). Bref. Comme toute fĂ©ministe qui se respecte j’ai lu le livre de Mona Chollet “SorciĂšres, la puissance invaincue des femmes”, et quand tu m’as parlĂ© de ton projet d’expo, j’ai tout de suite pensĂ© Ă  ces deux images. La personne sur cette photo est une vraie guerriĂšre, et je pĂšse mes mots. C’est aussi un petit clin d’oeil que je lui fais. Mais on a pas besoin d’en savoir plus, je crois qu’il ne faut pas chercher Ă  trop faire parler les images. J’aime bien suggĂ©rer plutĂŽt que dire aux gens ce qu’ils doivent voir ; on a une femme qui nous dit “va te faire foutre” et un animal totem qui surgit dans un environnement nocturne. Je laisse les spectateur-rices imaginer ce qu’iels veulent Ă  partir de ça ! 

En matiĂšre d’engagement fĂ©ministe, qu’est-ce que tu aimerais voir, ou faire, Ă  l’avenir, Ă  Lyon?

Je suis plutĂŽt casaniĂšre, sage et discrĂšte (le patriarcat a bien ƓuvrĂ© sur moi!) alors je me garderais de trop m’avancer sur la question; mais j’aime paradoxalement la radicalitĂ© car elle bouscule mes horizons. Alors oui, j’aimerais voir de la radicalitĂ© dans la rue (et promis, j’essaierai de ne pas la regarder que du balcon). 

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