JOYEUX ANNIVERSAIRE CONNASSE

J’ai 29 ans aujourd’hui et c’est sans doute le pire anniversaire de ma vie.
Je suis isolée à la maison avec le covid (bon il y a mon mec aussi, heureusement) et mon repas d’anniversaire sera constitué d’une soupe en carton réchauffée, parce que de toute façon j’ai perdu le goût et l’odorat, alors manger un truc bon c’est du gâchis.

Voilà, pareil.

Un anniversaire est le moment parfait pour penser à la mort et on pourrait dire que c’est mon anniversaire tous les jours depuis quelques semaines.
Je pense à la mort souvent, mais si d’habitude c’était angoissant, depuis quelques temps je me sens rassurée de savoir qu’elle approche. Je me fais sérieusement chier. J’ai pas envie de vivre dans ce monde de merde et je suis plutôt soulagée à l’idée qu’un jour ce sera enfin terminé pour moi. Surtout depuis qu’ils ont fermé ma salle de sport et que je ne peux plus prendre des cours de danse, j’ai les nerfs à fleur de peau. Je pense à tous les malaisé.es comme moi qui tiennent bon sur cette terre grâce à la bougeotte et à la musique : on n’a plus de concert, plus de clubbing, maintenant plus de salle de sport ni de vie après 21 heures. Heureusement que je peux encore me droguer, vu la nécessité d’oublier à quel point vivre est devenu chiant.

Comme cette politique de gestion du covid semble revigorer mes instincts suicidaires, ma psy m’a proposé de reprendre une thérapie pour pouvoir me sentir un peu mieux, mais je lui ai dit que non merci.
« Vous allez faire comment, alors ? » elle m’a demandé.
« Comme je faisais avant vous : je vais me complaire dans mon malaise » je lui ai dit. Allô ? Ce monde est foutu : à quoi bon vouloir être constructive dans cette ambiance? J’ai la flemme d’être une bonne personne. Qu’on me foute la paix, je vivrai cette décadence à fond et je ne paierai pas 60 balles la séance pour essayer de donner un sens à ma vie. Je vais mettre cet argent de côté petit à petit et me payer un tatouage géant à la fin de tout ça. Je vais me démerder comme je peux et – comme dans tout ce que je fais – sans aucune pudeur ; la flemme d’aller mieux! Je vise plutôt à être en harmonie avec le monde et le monde aujourd’hui ça craint.

Mon organisme m’a prise au sérieux avec cette histoire d’embrasser la décadence, parce que peu après avoir tenu ces propos j’ai eu la première poussée de fièvre, et le soir même j’étais malade comme un chien. Mais ça va mieux depuis quelques jours. Finalement le seul symptôme que j’ai en ce moment, c’est ce truc de ne pas sentir ni les odeurs ni les goûts. Le nez, c’est vraiment zéro. Je ne sens absolument rien, ce qui est aussi bizarre comme sensation que dangereux comme délire : le premier jour j’ai brûlé ma semoule sans m’en apercevoir. La maison pourrait prendre feu, je ne le saurais même pas ! J’ai mangé quand même ma semoule, parce que de toute façon je ne sens pas le goût, et le niveau de tristesse que j’ai pu atteindre en mangeant de la semoule cancérigène m’inquiète bien plus que le danger en soi. Dans tous les cas, tant que les choses ne seront pas revenues à la normale, pas de feu pour moi : je vais m’en tenir aux soupes chauffées au micro-onde, assaisonnées avec mes larmes. Ça sera plus safe.

Mais même si ça me fait plaisir de me plaindre, j’ai pas ouvert cette page uniquement pour râler. À la base je voulais raconter un truc précis, parce que cet anniversaire de merde finalement m’a fait penser à un autre, qui avait été aussi merdique mais dans d’autres circonstances. Ça remonte exactement à il y a dix ans, je ne pourrai jamais oublier cette soirée. Alors voici l’histoire de mon dix-neuvième anniversaire.

Normalement c’est pour ses dix-huit ans qu’on organise une grosse fête, valeur symbolique impose : c’est l’année du permis, de pouvoir « enfin consommer de l’alcool » (j’effleurais le coma éthylique tous les week-end depuis les débuts de l’adolescence mais bon), etc. mais je n’étais pas d’humeur à organiser une grosse fête pour mes dix-huit ans car je faisais une grosse dépression post-rupture et j’avais envoyé chier tous mes amis (ils continuaient de sortir avec mon connard d’ex). Pour mes dix-huit ans je suis donc allée manger au restaurant avec mon nouveau petit copain et après on a baisé à l’arrière de sa Clio, dans les champs.
C’était sympa, mais ça manquait de glamour, alors l’année suivante j’avais toujours cette frustration de ne pas avoir organisé de grosse fête pour mes dix-huit ans et j’ai donc décidé d’en organiser une pour mes dix-neuf.

J’ai loué la salle des fêtes de la Villa Cabella, une grosse villa de campagne du XVIIe- XVIIIe, en payant en partie avec les trois sous que je gagnais en bossant comme serveuse au black, en partie avec de l’argent que j’avais eu pour mes dix-huit ans. J’avais donc quelques centaines d’euros en espèces dans les mains et j’ai décidé que la meilleur façon de les dépenser, c’était de louer une salle et d’y faire une teuf pour moi avec tous mes amis. Les locaux n’avaient rien de spécial. C’était une vieille villa. On entrait par un énorme portail en bois et on avait une cour intérieure, puis à l’intérieur une entrée, une cuisine dans laquelle j’ai tout de suite visualisé le bar, et puis une autre salle, grande, où j’aurai sûrement placé les djs. Les toilettes se trouvaient au fond de cette salle. Il y en avait un seul, évidemment, parce que c’était une villa ancienne et pas un établissement nocturne, mais dans ma tête, ça allait être la discoteca quoi.

J’ai donc loué la salle avec deux mois d’avance, avec un projet ambitieux en tête : je voulais un open bar. C’était ça le vrai défi, car je n’avais pas masse de budget – en fait j’avais tout mis dans la location – mais je me disais que j’allais trouver un moyen. Déjà je n’avais pas à payer les djs parce que mes potes ne demandaient qu’à poser leur platines quelque part et à passer du hardcore hollandais alors voilà, c’était déjà ça d’économies. J’ai calculé, avec l’aide de mon cousin qui était gérant de bar, que pour réaliser le projet de l’open bar il me fallait au moins 800 euros (mon cousin allait me faire passer mes courses sur son compte pro à Métro).

Les choses ont bien changé en dix ans.

J’allais faire payer les entrées. 10 euros. C’était cher mais finalement j’en ai vendu 80. J’ai donc payé l’open bar avec l’argent des entrées et j’ai dû dépenser quelques sous de ma poche pour payer « la sécurité » et le bar – c’est à dire une copine qui serve à boire et s’assure que les gens ne pillent pas l’open bar, et mes deux amis Roberto et Marcus, un sicilien et un brésilien carrés comme des frigos, pour qu’ils fassent les videurs. Ils se sont pointés à l’avance, en dress code : jean et chemise noire, cravate rouge et crâne rasé.

Mais faisons un pas en arrière parce que voilà, même avant je pouvais déjà imaginer que quelque chose d’horrible allait arriver : j’étais en train de faire un truc assez énorme. Réunir une centaine de personnes à un endroit et festoyer toute la nuit. Il y avait un million de trucs qui pouvaient se transformer en tragédie dans ce scénario. Des accidents, des imprévus…mais j’allais avoir dix-neuf ans et vous savez, à cet âge-là : nique. Nique tout, on s’en bat les couilles. Mon angoisse n’était pas aussi aiguisée qu’aujourd’hui.

Du coup j’ai invité tout le monde. Et quand je dis tout le monde, c’était vraiment tout le monde. Sans trop réfléchir. Et ça s’est vite vu. J’ai invité des gens qu’il ne fallait pas qu’ils se retrouvent dans la même pièce, d’autres gens que je ne connaissais pas très bien, j’ai invité des gens du lycée, mes collègues de taf, mon groupe historique de potes de mon village, les potes de mon mec, des groupes de clients des deux bars dans lesquels je bossais…Au milieu de la soirée, Roberto est venu me demander pourquoi j’avais invité deux bandes rivales et je ne savais même pas de qui il parlait (les clients des bars où je bossais étaient des gens louches).

Mais revenons en arrière. Bref, j’ai fini les préparatifs : j’ai la salle, le son, l’open bar, les invités et l’outfit. C’est le jour J et avec mon petit copain (toujours le gars de la Clio, on était ensemble depuis plus d’un an désormais) on va à la Villa Cabella installer les trucs pour la fête. Les platines, le bar – il y a pas beaucoup de déco parce que vraiment, il n’y avait pas le budget et puis on était des adultes, alors voilà pas besoin de conneries (j’ai changé d’avis aujourd’hui ! La déco est fondamentale).
Vers 21 heures, les gens commencent à arriver. C’est cool. On se fait la bise, on prend les nouvelles, je n’ai pas vu certaines personnes depuis longtemps. Puis voilà, je ne peux pas être avec tout le monde, alors je vais parler avec des gens à droite et à gauche et j’arrive au bout de quarante minutes à me servir enfin un verre. Il n’est que 22 heures trente quand un pote vient me chercher parce que quelqu’un a vomi sur le porte-manteau. Je vais voir et en effet, un de mes potes du lycée, un punk avec une crête bleue, avait vomi en spray sur le porte manteau, donc sur absolument tous les manteaux des gens.

J’ai dit au revoir à mes potes qui ont embarqué le vomisseur et sont rentrés le coucher et j’ai cherché, en vain, mon petit copain pour qu’il m’aide à nettoyer les manteaux, mais je ne l’ai pas trouvé. Je l’ai cherché partout dans les locaux : dans la cour, sur le dancefloor, dans les toilettes : rien. J’ai dit à ma meilleure amie d’essayer de le retrouver et je suis allée dans les toilettes pour essayer de nettoyer les manteaux mais il n’y avait rien pour ce faire, pas une éponge ni une serviette, alors j’ai remis la montagne de manteaux sur le porte-manteaux et je suis partie à la recherche d’une éponge. Avec la fille du bar j’ai trouvé un bout de tissu dont je me suis servie pour nettoyer la dizaine de manteaux couverts de vomi.

Ça a duré un moment, mais quand j’ai fini avec le vomi, je suis retournée vers les autres gens et là, je me suis rendue compte qu’on était nombreux. Il y avait des gens partout! C’était fou. Je me suis demandée si les voisins n’allaient pas se plaindre du bruit, mais il était tôt et à ce qu’on m’avait dit, ici il y avait toujours des fêtes et les gens avaient l’habitude. Mes potes aux platines mettaient du gabber dans une salle vide. Tout le monde squattait vers le bar et dans la cour.

La Villa Cabella à Annone Brianza

Il y a mon crush aussi à cette fête. Mon petit copain était toujours introuvable, alors je discute avec mon crush impunément et je me dis que même si mon petit copain revient, je ne suis pas sûre que ça dure longtemps (spoiler alert : ça n’a pas duré longtemps, je l’ai quitté deux mois après). Le vomi m’avait plombé le moral tout à l’heure, mais rigoler avec mon crush c’était cool. Finalement c’est peut-être une soirée avec des hauts et des bas, je me dis, mais non : c’était une vraie soirée de merde, parce que suite à ça, et presque simultanément, il se passe cela:

deux gars commencent à se mettre sur la gueule avec mes potes les videurs, quelqu’un casse la vitre de la douche dans la salle de bain et personne ne semble savoir qui est le ou la responsable, les gendarmes sont dans la rue et toquent à l’énorme portail, mes potes du lycées tous bourrés vont discuter avec eux. J’arrive pour essayer de soustraire mes potes bourrés des serres de l’autorité et j’y parviens, mais je suis moi-même trop bourrée pour pouvoir gérer les flics, alors quelqu’un d’autre – je ne me souviens plus qui – prend le relai .

Moi, par contre, je suis au bout de ma life, je gueule à tout le monde de se casser, sauf à Roberto, mon videur et meilleur ami. Marcus a disparu depuis longtemps, il était plus bourré que les gens qu’il fallait qu’il surveille.
Les gens ont assisté à mon breakdown public, les larmes aux yeux et la voix cassée : « Cassez-vous putain ! » je hurle, et ils partent. Il est une heure du matin. Je suis comme Britney en 2007. Même les flics se sont tirés tellement je fais peur.

Je suis restée nettoyer les locaux toute la nuit, j’ai passé la serpillère trois fois et toutes les trois fois, l’eau était noire. Vers quatre heures mon petit copain est réapparu, accompagné de son meilleur pote, qui m’a expliqué que mon chéri avait trop bu et il était toujours mal. Mon inutile petit copain est resté recroquevillé à côté du radiateur jusqu’à dix heures du matin pendant que je faisais le ménage et je l’ai maudit mentalement tout du long.
J’ai vidé le dernier seau d’eau dans la cour intérieur alors que le soleil se levait. On s’est cassé de là, j’ai ramené mon mec chez lui et je suis rentrée chez moi, vingt kilomètres plus loin dans ce Royaume des Ténèbres qui est la Pianura Padana, en sachant parfaitement que j’avais perdu ma caution à cause de la vitre cassée dans la salle de bain. Et bien évidemment, je puais le vomi.

J’ai eu des retours de cette fête pendant longtemps. Quelques années après, on est enfin venu me cafter qui avait cassé la vitre de la salle de bain – je ne dirai pas son nom. On m’a raconté qu’on a dû pousser dans la voiture une copine qui était en train de black out et qu’en même temps le gars qui avait cassé la vitre de la douche coulait un bronze sur le toit de la dite voiture en marche, au milieu de la rue.
Je n’ai jamais pardonné à mon petit copain de m’avoir laissée tout gérer et c’est en partie pour ça que je l’ai quitté deux mois plus tard. Je n’ai pas vu depuis longtemps la plupart de ces personnes que j’avais invité à mon anniversaire il y a dix ans, parce qu’on grandi, on commence à bosser et chacun continue sa vie, mais surtout parce que l’année suivante j’ai fait mes valises et je me suis cassée au delà de la frontière.

Finalement je suis contente d’avoir organisé cette fête désastreuse, parce que ça fait une histoire à raconter et une leçon apprise: méfie-toi de tes amis. Ou c’était pas ça qu’il fallait retenir ?


Peut-être que dans dix ans je vais rigoler d’avoir eu le covid pour mes 29 ans. Je remercie mes ami.es qui m’ont pas oubliée aujourd’hui et qui m’ont envoyé des super collages d’anniversaire. Vous êtes les highlights de ma journée!
Maintenant je vais aller réchauffer ma soupe, allé bisous.

Life is a Riddle

Le mercredi est le seul jour de la semaine où j’ai cours à huit heures. Édition. J’aime bien, c’est cool.
Je me lève à six heures pour me préparer et je vais à la gare du train à pied, en éclairant le chemin avec la torche de mon portable, car il fait encore noir à cette heure-là.

Je constate que, malgré l’heure, je n’ai pas la tête dans le cul et dans le train je lis mon bouquin avec mon masque sur le nez. De temps à autre j’ai des flashs d’hyperlucidité où je me rends compte qu’on est en 2020, mais j’essaie de ne pas trop m’y attarder. Une fois remis les pieds sur terre à Perrache, je me remets en marche.
Comme le soir j’ai la danse, j’ai mon sac de sport accroché à une épaule, et un tote bag avec mon ordi dedans qui pend de l’autre.

J’arrive largement en avance devant la salle AR46, ce qui ne dépend pas vraiment de moi. Quand j’habitais en ville j’avais toujours un quart d’heure de retard sur tous mes rendez-vous, parce que j’avais toujours l’impression d’être à côté de tout alors que ce n’était pas le cas. Pendant huit ans j’ai vécu dans ce déni, retard après retard, mais ça n’a pas toujours été comme ça.
J’ai grandi à la campagne alors j’ai une grande histoire d’amour avec les trains. «Il treno regionale numero bla bla bla in provenienza da Lecco e diretto a Milano Porta Garibaldi è in arrivo al binario uno. Allontanarsi dalla linea gialla ». En Italie j’étais une personne ponctuelle, par nécessité et parce que chez moi il n’y a pas grande chose pour pallier à l’ennui, alors on a le temps et l’envie de se prendre bien d’avance, quand on a la chance d’avoir un truc à faire. Le problème c’est que chez moi ce sont les trains à toujours être en retard.

Pendant que mon ordi rame au démarrage, le prof nous demande si on s’est bien échangé nos contacts et il nous encourage à créer rapidement des liens entre nous, parce que qui sait combien de temps encore on pourra faire des cours en présentiel et il vaut mieux commencer à s’activer pour organiser un éventuel télétravail. Ça flashe à nouveau dans ma tête. Les masques, les gestes barrières, les panneaux partout…un montage confus des dernières six mois défile dans mon crâne. Il vaut mieux plutôt me concentrer sur le cours, mais mon ordi est encore plus lent que d’habitude. J’attends dix minutes que mon fichier word décide de s’ouvrir.

Le cours se termine à dix heures moins quart et à partir de ce moment, je n’ai plus rien de bien précis à faire jusqu’à 16h30. Je marche jusqu’au Flâneur et je dis bonjour à mes anciens collègues. Je bois un thé et prends mon petit déjeuner constitué d’une figue séchée et d’ amandes.
Je n’ai pas choisi le lieu le plus neutre pour faire mes devoirs de la semaine, mais je ne me vois pas passer la matinée en silence à la BU, les yeux fixés sur mon écran. Je préfère me poser à l’auberge et me faire distraire de temps à autre par les potes. La solitude de la vie à la campagne me convient parfaitement, mais j’apprécie ce nouveau train de vie. En effet, ce n’est pas nouveau pour moi. Ça me rappelle chez moi. Je pense que quand on vient de la campagne, on est marquée à vie. Elle est imprimé dans mon ADN. Pour le bien et pour le mal, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Au Flâneur j’envoie des mails, fais des recherches, révise des notes. Puis à quatorze heures dix, le cauchemar commence. Mes onglets se referment les uns après les autres et je regarde ce qu’il se passe, abasourdie. Juste avant que mon ordi s’éteigne sec, j’ai le temps de comprendre: Merde, c’est la mise à jour.

Durant les deux heures qui suivent, je ne fais qu’attendre, en faisant de la conversation pour passer le temps. Sur l’écran, un petit symbole clignote et moi je pense que je suis en train de perdre du temps, que je voulais bosser à mon mémoire, mais que je ne peux pas le faire car word n’appartient pas au monde physique, mais à l’univers virtuel contenu dans mon ordinateur qui est actuellement inaccessible. Entretemps, je discute avec un monsieur assis à la table à côté. On parle de politique italienne et de la micro-fragmentation historique des gauches dans nos pays respectifs.

À seize heures mon ordi n’a toujours pas fini la mise à jour, mais il ne manque plus longtemps. Dix minutes plus tard, la boucle est bouclée et j’essaye de le redémarrer, mais je n’y arrive pas. Il rame, tout est bloqué. Il est seize heures quinze et il faut que je parte.

C’est prévu depuis longtemps qu’on finisse cette track avec mon ami S., mais avec l’été au milieu, le travail, les vacances, etc. ce n’est qu’aujourd’hui qu’on arrive à se poser dans le studio et bosser ensemble à cette chanson. Les paroles que j’ai écrit sont dans mon ordi. Merde. J’essaie de l’allumer à nouveau. La barre charge très lentement, puis se bloque. Elle reste bloquée. Je ressaie une deuxième, une troisième fois. Toujours la même chose.

Même si grâce à un coup de fil je peux me faire envoyer une photo de la version manuscrite des paroles, je suis maintenant trop inquiète pour pouvoir me poser. Qu’est-ce qu’il arrive à mon ordi ??? C’est quoi qui merde ??? Heureusement j’ai fait un back up il y a deux jours alors certes, si mon ordi est mort je perds tous mes outils, mais au moins il me reste tous mes documents, dont mon roman ! J’ai un frisson de panique en m’imaginant perdre les sept premiers chapitres de mon livre en cours, l’intégralité de mes photos, tous mes projets Ableton…Je me dis que même si l’ordi me lâche, rien n’est perdu, mais ça ne me calme pas. Je ne peux pas perdre cet ordinateur. J’en ai besoin demain déjà, à la fac, et puis je ne peux pas m’en acheter un neuf comme ça maintenant, je viens tout juste de payer mes cours de danse pour l’année.
À peine une demi-heure après mon arrivée, je m’excuse avec S. et je repars en direction de l’Apple Store, décidée à résoudre la situation. J’ai deux heures et demi de temps pour régler ça, avant de devoir aller à la danse.

« Nous n’avons pas de place ce soir, il faut revenir soit demain à dix heures et faire la queue, soit je peux vous donner un rendez-vous lundi prochain». Je suis dans la queue  pour le SAV de l’Apple Store à Part Dieu. Devant moi, un mec en marcel avait insisté pour que l’employé chargé de trier les clients l’aide à résoudre son problème avec son iPhone. L’employé connaissait probablement la solution, mais ce n’était pas son job de donner les réponses : il y a une procédure et il faut que tout le monde passe par la machine. Je pense à la hiérarchie qui régit nos systèmes d’organisation humains, pendant que j’explique à l’employé que j’ai besoin de mon ordi pour demain matin. «Vous avez essayé d’appeler l’assistance ? » il me demande. « C’est peut-être possible de résoudre le problème avec une manipulation à distance ».

Je m’assois sur un escalier auquel je n’avais jamais prêté attention, probablement parce qu’il est tout au fond, loin des couloirs de passage. Ça doit être l’escalier qui mène au parking. Personne ne passe, alors je me dis que je n’embête personne là-bas et je m’y installe pour contacter l’assistance Apple. Deux minutes plus tard, j’ai un appel entrant de Cork, Irlande.
« Bonjour, en quoi je peux vous être utile ? » c’est une femme à la voix joviale. En lui expliquant la situation, je me retrouve à crier pour me faire entendre au-dessus des bruits et à travers le masque. Je me demande si c’était une bonne idée de faire ça comme ça, assise sur les escaliers d’un centre commercial, avec mon ordi ouvert sur mes genoux et 20% de batterie dans mon portable.
« Vous ne devez pas lâcher la touche jusqu’à la fin » elle me recommande.
Je suis en train d’appuyer sur la touche majuscule depuis 45 secondes et tenir le portable à mon oreille avec l’autre, quand un agent de sécurité vient me dire que je ne peux pas rester là et m’invite à me mettre ailleurs.
« Ne me quittez pas, je dois me poser ailleurs» j’explique à l’assistante, qui me répète de ne pas lâcher la touche majuscule jusqu’à ce que la barre de chargement soit pleine.

J’entre dans un Photomaton et je m’y installe. Je reste là, avec les néons dans la gueule pendant dix minutes avant de pouvoir enfin lâcher la touche majuscule.
« Maintenant, est-ce que vous avez un bon réseau wifi là où vous êtes ? »
Oh merde ça va être compliqué, je pense.
« Non…un partage de données ça marche ? »
« Ça devrait marcher »
« Ça prendra longtemps ? Parce que je n’ai plus que dix-huit pourcent de batterie sur mon téléphone »
« Ah…et bien on va essayer, on verra ce qu’il va s’afficher. Ça dépend de la qualité de la connexion… ».
Je crains le pire et je pense qu’il n’est pas question de rester plus longtemps dans ce Photomaton.
« Écoutez, ne me lâchez pas: je pose mon portable une seconde pour ramasser mes affaires et je vais chercher une borne de recharge, un endroit où je puisse me poser, un banc, quelque chose ».
Je me balade à travers La Part-Dieu avec l’ordinateur ouvert dans les mains et mon sac de sport qui pend de mon coude. Je descends à la réception demander où l’on trouve des bornes de recharge et je repars dans la direction qui m’est indiquée, mais quand j’arrive je découvre que toutes les places sont occupées. D’ailleurs, je me l’imaginais pas du tout comme ça, une borne de recharge. C’est un distributeur avec des tiroirs, alors que je pensais qu’il allait y avoir des tables, des bancs et tout. À côté de moi, je remarque une zone avec des sièges, condamnée.
Ah oui, c’est vrai, l’épidémie, je me dis, en me rappelant de l’année insolite qu’on est en train de vivre, avec ses changements d’habitudes et distanciations variées. J’essaie de me distancier un peu de mon cerveau et de me reconcentrer.

« Alors, voici ce que je vais faire. Je vais me poser dans un snack où je pourrai brancher tout le matos. Restez avec moi, s’il vous plaît ! » j’explique à l’assistante, qui me rassure en me promettant qu’elle ne raccrochera pas.
Je commande un muffin et une bouteille d’ice tea, je paie, je récupère mon plateau et je m’installe à une petite table d’une grosse chaine de restauration rapide. Les gens passent à côté de moi dans la galerie marchande, et moi j’essaie de mettre un peu d’ordre parmi tous mes affaires. Quand j’ai enfin branché mon ordi sur secteur et mis aussi mon portable à charger, je m’assois et je reprends l’assistante au téléphone.
« Pardon, je suis installée enfin. Je vous le dis, je vais m’en souvenir de cet après-midi ! »
Elle rigole.
Je demande :«  Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

Au bout de vingt minutes, la première manipulation qu’on a essayé ne marche pas. On essaie une deuxième fois : même résultat.
« Alors, là ce qu’on va faire c’est qu’on va réinstaller le système du début. Vous resterez connectée pour faire ça. Ça devrait marcher  cette fois-ci. Une fois que c’est en route, je vous laisserai attendre et à la fin vous pourrez redémarrer l’ordi normalement».
Je fais la manip, je remercie l’assistante en lui annonçant au passage que le temps prévu pour l’installation est de dix-sept minutes, on raccroche et je tire un soupire de soulagement. Il ne reste plus qu’à attendre. Avec un peu de chance je devrais m’en sortir et ne pas devoir me pointer demain en cours de Correction sans ordinateur. Je sors mon bouquin de mon sac de sport et je commence à lire. Peu après, je jette un coup d’œil à l’écran avec la mise à jour en cours: le temps est passe de dix-sept minutes à une heures vingt-sept. Comment c’est possible ?

-Des news de ton ordi ? m’écrit mon copain, que j’avais appelé en sortant de chez S. pour l’informer de mes emmerdes en temps réel, juste avant de me lancer dans l’aventure avec l’assistance technique.
– C’est une merde, mon cœur T_T j’ai au moins une heure et demi de mise à jour devant moi, mais je vais clairement être en retard pour la danse.
Je mords dans mon muffin, qui est dégueulasse, je le pose immédiatement et n’y toucherai plus. Entretemps, le chargement sur mon écran est passe à deux heures dix.
Quoi ?!Je n’ai pas deux heures dix, là. J’en ai ras le cul ! Je me tâte à traverser la rue, prendre le premier train et rentrer chez moi direct. Fini La Part-Dieu, fini les gens, fini la ville, fini l’ordi. Qu’on me foute la paix ! Mais je sais que je suis juste fâchée et qu’aller à la danse me fera du bien – je me défoulerai et je pourrai m’occuper du reste ensuite, les tensions évacuées. Je ferme mon ordi tel qu’il est, je ramasse mes affaires et je sors, en marche vers la salle de sport.

Pendant une heure et demi, je danse, je bouge, je suis ailleurs. On apprend à caler les pas sur la musique, on transpire, on imprime les mouvements dans la mémoire musculaire, on kiffe, on s’applaudit et on s’encourage les uns les autres. Les cours ont repris à la rentrée, avec les gestes barrières, qu’on respecte. On ne se connaît pas tous dans le nouveau groupe, mais on est tous contents d’être là. Danser apaise mon inquiétude. Merci la danse. Je sors de là, trempée et réconfortée. Je ressayerai la manip pour ressusciter mon ordi une fois à la maison et si ça ne marche pas, j’aviserai par la suite.

Mon copain est venu me chercher en voiture. Je suis contente de ne pas devoir prendre le train pour rentrer à cette heure-ci, surtout après une journée comme ça. Certes, j’ai perdu du temps que j’aurais voulu utiliser pour bosser mes traductions et faire de la musique, mais au moins là je rentre sur le siège passager comme une princesse.

Arrivée à la maison, avant de prendre ma douche, je mets mon ordi en place et je refais la manip d’installation. L’opération est relancée, ça devrait prendre deux heures et demi. Je me lève et je vais me laver. Mon copain prépare le dîner et quand je me pose sur le canapé en pyjamas avec les cheveux mouillés, il vient me montrer son portable. Il affiche les nouvelles restrictions annoncées ce soir. Fermeture anticipée des bars et fermeture tout court des salles de sport. Je sens un truc se casser dans ma cage thoracique et tomber quelque part dans mon ventre. Des flashs de la fac aseptisée – des masques dans le train, en classe, partout – des tableaux statistiques que j’ai vu passer au JT depuis le début de tout cette histoire – ces images traversent mon cerveau comme un train lancé à toute vitesse qui fonce contre moi. J’essaie de me déplacer pour ne pas me faire renverser. Je pense à mes darons, je pense que je ne suis pas rentrée en Italie depuis Noël. Je pense qu’il vaut mieux trouver une distraction toute de suite, alors je cherche quelque chose qui me tire de là, mais j’ai l’impression que je ne fais que sombrer, comme George Oscar Bluth Jr, le regard perdu devant moi, avec The Sound of Silence en fond sonore. Je crois que le train fonce toujours contre moi.

J’ai vraiment les boules, j’ai la bougeotte. Je prends mon portable et j’écris à F .
-T’as vu les nouvelles restrictions ? Salles de sport fermées dès lundi ! *emoji qui pleure*
J’ai fait des sacrifices pour pouvoir me payer la danse cette année et là j’ai comme l’impression que c’est niqué. Comme l’année dernière. C’est pas fini cette merde. Ça va pas mieux. On va devoir se bouffer ça encore combien de temps ?
Mon copain renifle mon seum de loin et essaie une approche pour me faire parler, me consoler et me donner un peu de force, mais je suis imperméable à tout stimuli extérieur. Le truc qui s’est cassé entre mes côtes s’est transformé en picotement qui me prend tout le torse et mon regard s’endurcit. Je ne peux pas m’empêcher de tirer la gueule. Le train fonce toujours sur moi et comme je n’arrive plus à bouger, je le regarde s’approcher et j’attends qu’il m’écrase.
« On regarde The Office ? » je demande – Ça me remontera le moral, mais n’arrive pas à me concentrer sur l’épisode, alors je roule un joint que je charge à mort pour qu’il m’assomme et on décide de regarder BFM à contrecoeur, pour voir ce qu’il se passe. Un restaurateur parisien exprime son mécontentement par rapport aux nouvelles restrictions annoncées.
« Mais qu’est-ce qu’il y a, enfin ? » me demande mon chéri, en remarquant mon regard perdu.
« J’en peux plus » je lui réponds, d’une voix plate. Je suis épuisée. Il décide d’arrêter les infos et de remettre The Office. Il sait que c’est la meilleure décision. Par miracle, j’oublie le monde le temps d’un épisode. Quand je regarde l’heure Après, je constate qu’l est tard.

Mon ordi est toujours en train de faire la mise à jour, pendant que je prépare mes affaires pour demain. Seule dans mon studio, je recommence à penser et à me poser des questions auxquelles personne n’a de réponse pour l’instant. Je pense à la nouvelle normalité et j’entends le train siffler depuis l’intérieur de ma boîte crânienne. Je suis agitée, suspendue. Je n’arrive pas vraiment à rester avec les pieds par terre. Je sais ce qu’il me faudrait : un peu de musique. Il faut que j’écoute Gigi !
Discrètement, je ferme la porte de mon studio, je mets mes écouteurs et j’appuie sur play. La musique commence et je ferme les yeux. Je parcours la pièce et je lève mes bras, je tournoie en dessinant des motifs dans l’air, je tape les pieds à rythme. Je me souviens qu’a Noël on était dans la foule devant la consolle, avec les copains. Gigi portait son fameux casque couvert de strass et au bar il y avait des énormes plateaux de panettone tranché à volonté. Les soirées in discoteca, des boîtes grosses comme des stades dans les périphéries de Milan. Cinq salles, deux étages, les starlights, les bouteilles de champagne dans les seaux, les gens débuts sur les estrades, puis l’autoroute déserte au milieu de la nuit pour rentrer à notre campagne désolante, la Brianza.

Je savais que Gigi allait me donner le coup de grâce. Je l’ai cherché. J’aime pas être dans l’entre deux et si je ne peux pas revenir en arrière il faut que je me pousse au bout. La musique m’amène au fond de tout. Le kick for on the floor, la basse à contretemps, le processus se déclenche vite, je ne peux plus me retenir, je n’ai plus besoin de rester intacte, je suis seule dans la pièce, je peux enfin me laisser écraser par le train dans ma tête, je me ramasserai après. Mes jambes tremblent en même temps que les larmes en formation, puis une vague de chaleur explose dans ma poitrine et irradie tout mon corps. Je m’assois par terre en me serrant les genoux au cœur et je pleure les larmes, la morve, la salive. Je sanglote mais je ne m’entends pas parce que j’ai le son à fond.
Mon chéri, lui, m’entend depuis la chambre et il vient me voir. Il me retrouve recroquevillée par terre, à côté de mon bureau où mon ordi est en train de faire sa mise à jour. Je n’aime pas qu’on me voie pleurer, mais je pleure avec une facilité innée et je n’ai aucun contrôle là-dessus. Je suis née pour chialer. J’ai toujours The Riddle dans les oreilles.
Je garde mes écouteurs jusqu’à la fin de la chanson, c’est comme ça que le processus se termine. Il faut toujours attendre le closing.
« C’était juste un peu trop sur une seule journée » je dis à mon chéri.

I got two strong arms
Blessings of Babylon
Time to carry on
And try for sins and false alarms
So, to America, the brave
Wise men save

Near a tree by a river there’s a hole in the ground
Where an old man of Aran goes around and around
And his mind is a beacon in the veil of the night
For a strange kind of fashion there’s a wrong and a right
Near a tree by a river there’s a hole in the ground
Where an old man of Aran goes around and around
And his mind is a beacon in the veil of the night
For a strange kind of fashion there’s a wrong and a right
He’ll never, never fight over you

I got plans for us
Nights in the scullery
And days instead of me
I only know what to discuss
Oh, for anything, but light
Wise men fighting over you
It’s not me you see
Pieces of valentine
With just a song of mine
To keep from burning history
Seasons of gasoline and gold
Wise men fold

Near a tree by a river, there’s a hole in the ground
Where an old man of Aran goes around and around
And his mind is a beacon in the veil of the night
For a strange kind of fashion, there’s a wrong and a right
He’ll never, never fight over you

I got time to kill
Sly looks in corridors
Without a plan of your
A blackbird sings on bluebird hill
Thanks to the calling of the wild
Wise mens’ child