Il y a 12 ans aujourd’hui j’ai vu RATM en concert et je n’ai même pas une photo pour le prouver.

Comme tout le monde, j’ai commis pas mal d’erreurs dans la vie et pourtant, il n’y a pas beaucoup de choses que je regrette vraiment. C’est peut-être parce que d’habitude j’attends assez longtemps pour que mes conneries finissent par révéler un revers positif insoupçonné. Mais il y a des choses pour lesquelles je suis bien obligée d’admettre avoir fait de la merde : la négligence que j’ai montré par le passé vis-à-vis de mes anciens disques durs en est une. Je pense à la tour de mon vieil ordinateur que j’ai laissé chez mes parents quand je me suis barrée d’Italie. Un jour, j’irai le récupérer, je me disais.
Et bien j’ai eu sept ans (SEPT ANS) pour aller le chercher et m’occuper d’extraire mon archive de photos, mais je ne l’ai jamais fait. Résultat: mes parents ont vidé la cave et à l’heure où j’écris LE disque dur avec toute mon adolescence dedans se trouve probablement quelque part dans une déchetterie abusive.

Je regrette, ô combien. J’ai mis du temps à accepter d’avoir perdu les souvenirs qu’il contenait : les photos des sorties avec les copines, mes premiers nudes, et surtout, tous les souvenirs de concerts. Ça me fait toujours mal au coeur et je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qu’il se passerait aujourd’hui si j’avais agi autrement. Si je n’avais pas procrastiné mon backup, aujourd’hui je pourrais aller piocher une belle photo dans mes archives en toute simplicité et la poster en écrivant: « Wow ! Regardez: il y a 12 ans aujourd’hui j’ai vu Rage Against The Machine ! »

C’est dommage que personne ne puisse admirer mon look flamboyant d’ado perturbée ce jour-là… Essayez d’imaginer: cheveux courts couleur violine, jean gris délavé déchiré aux genoux et décoré avec des paroles de chansons écrites au marqueur, ceinture cloutée, t-shirt Nirvana coupe DIY et grosses DC rose et noires au pieds. Au moins trois chaines au cou et une couche épaisse de bracelets à chaque poignée, composée surtout de lacets de Chuck Taylor Converse All Stars et de bracelets en cordelette tressés par mes soins.

C’était le 14 Juin 2008, et j’ai l’oreille collée à mon Nokia à clapet et j’attends qu’on décroche de l’autre côté.

« Elle ne répond pas », j’annonce à G et L, respectivement mon ex et un bon pote du lycée. On était sur le quai, gare de Milano Centrale, et on attendait le train qui allait nous amener à Modena, à ce concert qu’on n’aurait jamais cru pouvoir vivre un jour. I mean, Rage Against The Machine ! Avant, c’était juste l’énième groupe trop bien que je n’aurais jamais vu jouer parce que j’étais née à la mauvaise époque. Ça me foutait le seum quand je pensais à tous les artistes que j’avais loupé à jamais – surtout ceux qui étaient morts car eux, c’était sûr qu’ils allaient pas fair un reunion tour. Mais un jour un truc magique s’est produit, un truc auquel personne ne s’attendait et pour lequel on doit paradoxalement remercier la présidence Bush: Rage Against The Machine avait annoncé sa réunification ET un tour, le premier depuis leur séparation en 2000, séparation advenue pile le jour de mon anniversaire (c’est vraiment vrai! 18 Octobre 2000, alors que je fête mon 9ème anniversaire avec toute l’insouciance du monde, Zack De La Rocha se casse de RATM – c’est trop une coïncidence de fou pour ne pas l’inclure dans le récit). Ma réaction au début avait été WTF?! Pour de vrai?  Et il y a un tour?!  Et quand les dates du tour avaient été annoncées, j’avais demandé à mon père de passer au bureau de tabac en rentrant du boulot pour m’acheter un ticket pour la seule date italienne.

Anyway, j’attendais ce jour là depuis des mois: c’était le premier weekend des vacances d’été et sincèrement, je ne pouvais pas imaginer un meilleur début. Je veux dire: Rage Against The Machine ! C’était juste impensable ! On était donc là, avec G. et L. au quais 17, avec nos sacs Eastpak sur les épaules et on attendait P, qui ne répondait pas au téléphone. P. était ma meilleure amie au lycée. On était dans la même classe, on aimait les mêmes musiques, on s’échangeait nos t-shirts Emily The Strange et l’été d’avant, son frère avait accepté de nous amener avec lui au Gods of Metal, le premier festival de musique de ma vie (où j’ai vu Korn, Ozzy Osborne et beaucoup d’autres et bien évidemment, ces photos là étaient aussi dans le fameux disque dur, monde de merde).

« Je ne viendrai pas. Amusez-vous sans moi! », c’était le texto que j’avais reçu après ma troisième tentative d’appel dans le vide. Évidemment, je savais que quelque chose ne tournait pas rond : on ne renonce pas comme ça à un truc pareil, à une occasion pratiquement unique dans la vie ! Enfin, on gobe sa demi-boîte de Doliprane ou de Smecta et on sort conquérir le monde ! Mais les portes du train venaient de s’ouvrir et le temps de monter, de choisir une place et réaliser encore une fois qu’on allait vraiment aller voir Rage Against The Machine le soir même, j’étais passée à autre chose. De toute façon, elle n’avait pas voulu décrocher au téléphone. Trois fois. Elle n’avait visiblement pas envie de parler, alors j’ai laissé tomber. Je crois que l’éventualité de ne pas aller au concert pour aller voir ma copine ne m’a même pas effleurée, mais Rage Against The Machine c’est rare, alors voilà établies les priorités. Elle ne m’en a pas voulu, finalement.

Aller aux concerts dans une autre ville reste une de mes activités préférées, même si je le fais beaucoup moins souvent qu’à cette époque là. Mon corps a désormais atteint sa limite de tolérance à l’inconfort général de la routine festivalière, mais à 16 ans tout est une aventure excitante. La queue à l’entrée, la poussière, la chaleur, la queue pour les toilettes, les toilettes, la fidèle couche de crasse sur la peau, produite par le mélange de tous ces éléments que je viens d’énumérer…tout fait partie de l’expérience et il y a aussi tout un tas de rituels! Le premier étant l’incontournable étape préliminaire du supermarché.

On était arrivé à Modena en fin de matinée, et notre première mission était donc trouver l’Esselunga (enseigne de supermarché italien) local et choper de quoi se nourrir à midi. On a consommé nos panini al prosciutto assis sur le béton du parking comme la tradition le veut et on est ensuite parti faire un tour dans le centre ville, en attendant l’ouverture des portes. Modena est une très joli ville, allez-y faire un tour à l’occasion, avant la fin du monde (qui approche, n’est-ce pas, 2020?). Vers seize heures on a enfin pu entrer au stade Braglia. Évidemment la scène était vide, mais comme il faisait chaud et que la bière était pas chère, j’étais déjà bourrée quand la première partie, Gallows – groupe hardcore (punk) britannique – avait commencé. C’était imbuvable. Pendant le concert de Linea 77 – un groupe hardcore (punk) de Turin – qui avait suivi, j’ai bu une grosse bouteille d’eau et je suis allée trois fois aux toilettes. Je me demande toujours comment marche vraiment la mémoire. Comment le cerveau décide ce qu’il va retenir et ce qu’il va jeter à la poubelle? Je me souviens énormément de trucs anodins de cette journée du 14 Juin 2008 et en même temps, j’ai dîné 365 jours par an pendant 19 ans avec ma famille et je n’ai que quelques flash de souvenir non spécifique de ce rendez-vous quotidien partagé avec les gens les plus chers de ma vie. Ne le dites pas à ma mère, elle me dit souvent que je suis une égocentrée sans coeur.

Mais revenons à nous. Je me souviens que après avoir été aux toilettes pour la troisième fois, je venais tout juste de rejoindre mon petit copain G quand j’ai entendu une sirène. En me tournant pour voir ce qu’il se passait, j’ai remarqué la scène plongée dans le noir.  Les gens poussaient des cris et la sirène continuait de sonner. C’était un soir chaud de début d’été, le soleil était en train de se coucher et le ciel était bleu intense, encore clair à l’horizon. On savait que cette sirène faisait partie du show. Toute l’attention était maintenant sur le rectangle noir de la scène. Avec les lumières éteintes, on ne distinguait pas grande chose là-dessus, mais après quelques minutes de suspense, quatre personnages en combinaison orange avaient fait leur apparition au centre. Des phares s’étaient allumés et étaient maintenant pointés sur eux. On comprenait enfin mieux ce qu’il se passait: les personnages avaient une capuche noire sur la tête cachant l’intégralité de leur visage, des sacs fermés autour du cou. « Ce sont les prisonniers de Guantanamo! » quelqu’un avait crié dans le public pas loin de nous. Le cri perçant de la sirène continuait de sonner, pendant que des instruments étaient apportés aux quatre silhouettes orange : une guitare, puis une basse…l’un après l’autre, chacun des quatre personnages s’était dirigé à son poste et juste avant que la sirène s’éteigne, le début d’un riff bien connu avait commencé, en provoquant une explosion de hurlements. C’était Bombtrack et je m’en souviens comme si c’était hier. En écrivant ce blog, je me suis dit que c’était quand même dommage de ne pas avoir de photo de ce jour là à partager. Je ne sais pas comment j’ai fait pour ne pas y penser avant, mais merde: Youtube ! En voyant cette vidéo que je vous mets ci-dessous, je me dis que j’ai peut-être perdu mon disque dur à jamais, mais je peux au moins remercier mon cerveau et Internet de ne pas avoir oublié cette journée inoubliable d’il y a douze ans.

https://www.youtube.com/watch?v=b59VWP2WSaM

C’était un concert mémorable. Tom Morello a balancé sa guitare sur le public. On a essayé de voir sur qui elle a atterri et si quelqu’un allait repartir vraiment avec, mais on était trop loin. Je jalousais n’importe qui arrive à choper une baguette, un médiator ou n’importe quoi d’autre venu d’un artiste que j’aimais. Le concert terminé, fatigués, sales et heureux, nous sommes sorti avec la foule et nous avons rejoint la grande marche collective vers la gare du train. Comme beaucoup d’autres, nous avons passé la nuit sur le sol en granit de la salle d’attente, en attendant le premier train du matin. J’ai dormi par terre blottie contre G et je repensais enfin à ma copine P, qui avait loupé ça. Je ne savais toujours pas ce qu’il s’était passé, pourquoi elle n’était pas venue. J’allais découvrir le lendemain la raison de son absence : P. avait reçu un appel du lycée juste avant de sortir de chez elle pour venir au train. Ils lui avaient annoncé qu’elle allait redoubler l’année. Nous ne sommes plus en contact aujourd’hui, et je me demande si elle regrette avoir loupé ce concert…

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