Il y a 12 ans aujourd’hui j’ai vu RATM en concert

et j’ai même pas une photo pour le prouver

Comme le titre de mon blog “Je ne sais pas vivre” l’indique, j’ai commis pas mal d’erreurs dans ma vie et pourtant, il n’y a pas beaucoup de choses que je regrette vraiment! C’est peut-être parce que d’habitude j’attends assez longtemps pour que mes conneries finissent par révéler un revers positif insoupçonné. Mais quand ce n’est pas le cas? Alors, je suis bien obligée d’admettre que j’ai fait de la merde.

Une des ces rares choses que je regrette et regretterai toujours, c’est sans doute la négligence que j’ai montré par le passé vis-à-vis de mes anciens disques durs. Je pense surtout à la tour de mon vieil ordinateur que j’ai laissé chez mes parents quand je me suis barrée d’Italie. Un jour, j’aurai récupéré ce qu’il y avait dedans, je me disais. Depuis, j’ai eu sept ans (SEPT ANS!) pour aller la chercher et m’occuper d’extraire mon archive de photos, mais je ne l’ai jamais fait. Résultat: mes parents ont vidé la cave et à l’heure où j’écris LE disque dur avec toute mon adolescence dedans se trouve probablement quelque part dans une décharge abusive de la camorra.

Je regrette le sort de ce disque dur. J’ai mis du temps à accepter de dire au revoir aux souvenirs qu’il contenait: les sorties avec les copines, mes premières nudes, et surtout, tous les souvenirs des premiers concerts auxquels j’ai assisté. Ça, ça me fait toujours mal au coeur et je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qu’il se passerait aujourd’hui si j’avais agi autrement. Si je n’avais pas procrastiné mon backup, aujourd’hui je pourrais aller piocher une belle photo dans mes archives en toute simplicité et la poster en écrivant: « Wow! Regardez: il y a 12 ans aujourd’hui j’ai vu Rage Against The Machine! » – MAIS NON: je n’ai plus aucune photo de ce jour là et le seul moyen de pouvoir récupérer ces images serait de demander à mon ex si par hasard lui il aurait ces photos quelque part. MAIS NON: je ne vais pas faire ça, car une autre des rares choses que je regrette vraiment c’est d’avoir permis à ce connard de gâcher deux ans de ma vie, alors pas question de lui demander un service quelconque. Du coup, cette intro c’était juste pour dire qu’il y a douze ans aujourd’hui, je voyais Rage Against The Machine sur scène et même si je n’ai pas de belles photos de ce jour là à vous montrer, j’ai envie de vous raconter cette journée qui restera gravée à jamais dans ma mémoire, même sans support visuel.

Toutefois, c’est dommage que vous ne puissiez pas admirer mon look flamboyant d’ado perturbée, alors essayez d’imaginer: cheveux courts couleur violine, jean gris délavé déchiré aux genoux et décoré avec des paroles de chansons écrites au marqueur, ceinture cloutée, t-shirt Nirvana coupe DIY et grosses DC rose et noires au pieds. Ce n’est probablement pas ce que je portais ce jour là précisément, mais ça vous donne une idée de la gueule de mon dressing. À seize ans j’étais en mode fuck everything and most of all  myself et j’assumais ma vision anarchique du style: j’avais l’habitude de porter au moins trois chaines au cou et une couche épaisse de bracelets à chaque poignée, composée surtout des lacets de Chuck Taylor Converse All Stars et de bijoux en cordelette tressés par mes soins, que je mettais surtout pour cacher mes tentatives d’automutilation après avoir vu Thirteen. Mais on parlera des joies de se couper au rasoir une autre fois, maintenant on retourne au 14 Juin 2008, quand en exhibant sur mon corps tout le malaise vestimentaire de ma génération, j’avais l’oreille collée à mon Nokia à clapet et j’attendais qu’on décroche de l’autre côté.

« Elle répond pas », j’avais annoncé à G et L, respectivement mon petit copain de l’époque (qu’il soit maudit!) et un bon pote du lycée. On était sur le quai, gare de Milano Centrale, et on attendait le train qui allait nous amener à Modena, à ce concert qu’on n’aurait jamais cru pouvoir vivre un jour. I mean, Rage Against The Machine! Avant, c’était juste l’énième groupe trop bien que je n’aurais jamais vu jouer parce que j’étais née à la mauvaise époque. Ça me foutait le seum quand je pensais à tous les artistes que j’avais loupé à jamais – surtout ceux qui étaient morts car eux c’était sûr qu’ils allaient pas ressusciter pour un reunion tour.

Puis, un truc magique s’était produit, un truc auquel personne ne s’attendait et pour lequel on doit paradoxalement remercier la présidence Bush: Rage Against The Machine avait annoncé sa réunification ET un tour, le premier depuis leur séparation en 2000, séparation advenue pile le jour de mon anniversaire (c’est vraiment vrai! 18 Octobre 2000, alors que je fête mon 9eme anniversaire avec toute l’insouciance du monde, Zack De La Rocha se casse de RATM – c’est trop une coïncidence de fou pour ne pas l’inclure dans le récit). Ma réaction au début avait été WTF?! Pour de vrai?  Et il y a un tour?!  Et quand les dates du tour avaient été annoncées, j’avais demandé à mon père de passer au bureau de tabac en rentrant du boulot pour m’acheter un ticket pour la seule date italienne. Le cul qu’on a eu! Il n’y a pas grand monde qui veuille venir jouer en Italie, et je ne sais pas pour quelle raison exactement, mais sincèrement vu à quel point rien ne fonctionne chez moi, ça ne m’étonne même pas.

Anyway, j’attendais ce jour là depuis des mois: c’était le premier weekend après la fin des écoles et sincèrement, je ne pouvais pas imaginer un meilleur début de vacances d’été. Je veux dire: Rage Against The Machine! Qu’on me frappe avec une saucisse, c’était juste incroyable! On était donc là, avec G. et L. au quais 17, avec nos sacs Eastpak sur les épaules et on attendait P, qui ne répondait pas au téléphone. P. était ma meilleure amie du lycée. On était dans la même classe, on aimait les mêmes musiques, on s’échangeait nos t-shirts Emily The Strange et l’été d’avant, son frère avait accepté de nous amener avec lui au Gods of Metal, le premier festival de musique de ma vie (où j’ai vu Korn, Ozzy Osborne et beaucoup d’autres et bien évidemment, ces photos là étaient aussi dans le fameux disque dur putain de merde).

« Je suis malade, j’ai mal au ventre, je ne viendrai pas. Amusez-vous sans moi! », c’était le texto que j’avais reçu après ma troisième tentative d’appel dans le vide. Je savais que quelque chose ne tournait pas rond: on ne renonce pas comme ça à un truc pareil, à une occasion pratiquement unique dans la vie! On gobe sa demi-boîte de Smecta et on sort conquérir le monde! Mais les portes du train venaient de s’ouvrir et le temps de monter, de choisir une place et réaliser encore une fois qu’on allait vraiment aller voir Rage Against The Machine le soir même, j’étais déjà passée à autre chose. De toute façon, elle n’avait pas décroché au téléphone. Trois fois. Donc, elle n’avait visiblement pas envie de parler, alors je l’aurais appelée le lendemain. 

Aller aux concerts dans une autre ville reste une de mes activités préférées, même si je le fais beaucoup moins souvent qu’à cette époque là. Mon corps a désormais atteint sa limite de tolérance à l’inconfort général de la routine festivalière, mais à 16 ans tout est une aventure excitante. La queue à l’entrée, la poussière, la chaleur, la queue pour les toilettes, les toilettes, la fidèle couche de crasse sur la peau, produite par le mélange de tous ces éléments que je viens d’énumérer…tout fait partie de l’expérience et il y a aussi tout un tas de rituels! Le premier étant l’incontournable étape préliminaire du supermarché. C’est important. Il faut des ingrédients frais et de qualité, parce qu’un italien n’oublie jamais de bien manger et ne néglige aucun repas. 

On était arrivé à Modena en fin de matinée, et notre première mission était donc trouver l’Esselunga (enseigne de supermarché italien) local et choper de quoi se nourrir à midi. On avait consommé nos panini al prosciutto assis sur le béton du parking comme la tradition le veut et on était ensuite parti faire un tour dans le centre ville, en attendant l’ouverture des portes. Modena est une très joli ville, allez-y faire un tour à l’occasion, avant la fin du monde (qui approche, n’est-ce pas, 2020?). Vers seize heures on avait enfin pu entrer au stade Braglia. Évidemment la scène était vide, mais comme il faisait chaud et que la bière était pas chère, j’étais déjà bourrée quand la première partie, Gallows – groupe punk hardcore britannique – avait commencé. Alors pendant le concert de Linea 77 – un groupe punk hardcore de Turin – qui avait suivi, j’avais bu une grosse bouteille d’eau pour redescendre. J’avais été trois fois aux toilettes en deux heures mais  comme je disais toute à l’heure: à 16 ans rien ne me faisait peur.

Je me demande toujours comment marche vraiment la mémoire. Comment le cerveau décide ce qu’il va retenir et ce qu’il va jeter à la poubelle? Je me souviens énormément de trucs anodins de cette journée du 14 Juin 2008 et en même temps, j’ai dîné 365 jours par an pendant 19 ans avec ma famille et je n’ai que quelques flash de souvenir non spécifique par rapport à ce rendez-vous quotidien partagé avec les gens les plus chers de ma vie. Ne le dites pas à ma mère, elle aime trop me répéter que je suis une égocentrée sans coeur.

Mais revenons à nous. Je me souviens que après avoir été aux toilettes pour la troisième fois, je venais tout juste de rejoindre mon petit copain G et de l’embrasser, quand j’ai entendu une sirène. En me tournant pour voir ce qu’il se passait, je m’étais aperçue que la scène était plongée dans le noir.  Les gens poussaient des cris et la sirène continuait de sonner. C’était beau à voir: le soleil venait à peine de se coucher et le ciel était d’un bleu intense, encore clair à l’horizon. On savait qu’il ne s’agissait pas d’un alarme, que cette sirène faisait partie du show. Toute l’attention était maintenant sur la scène. Avec les lumières éteintes, on ne distinguait pas grande chose là-dessus, mais après quelques minutes de suspense, quatre personnages en combinaison orange avaient fait leur apparition au centre. Des phares s’étaient allumés et étaient maintenant pointés sur eux. On comprenait enfin mieux ce qu’il se passait: les personnages avaient une capuche noire sur la tête cachant l’intégralité de leur visage, des sacs fermés autour du cou. « Ce sont les prisonniers de Guantanamo! » quelqu’un avait crié dans le public pas loin de nous. Le cri perçant de la sirène continuait de sonner, pendant que des instruments étaient apportés aux quatre silhouettes orange: une guitare, puis une basse…l’un après l’autre, chacun des quatre personnages s’était dirigé à son poste et juste avant que la sirène s’éteigne, le début d’un riff bien connu avait commencé, en provoquant une explosion de hurlements. C’était Bombtrack et je m’en souviens comme si c’était hier. En écrivant ce blog, je me suis dit que c’était quand même dommage de ne pas avoir de photo de ce jour là à partager. Je ne sais pas comment j’ai fait pour ne pas y penser avant, mais merde: Youtube! En voyant cette vidéo que je vous mets ci-dessous, je me dis que j’ai peut-être perdu mon disque dur à jamais, mais je peux au moins remercier mon cerveau de ne pas avoir oublié cette journée inoubliable d’il y a douze ans.

https://www.youtube.com/watch?v=b59VWP2WSaM

C’était un concert mémorable. Tom Morello avait balancé sa guitare dans le public. On avait essayé de voir sur qui elle avait atterri et si quelqu’un allait repartir vraiment avec, mais on était trop loin. Le concert terminé, fatigués, sales, ivres et heureux, nous étions sorti avec la foule et nous avions rejoint la grande marche collective vers la gare du train. Comme beaucoup d’autres, nous allions passer la nuit sur le sol en granit de la salle d’attente, en attendant le premier train du matin. J’ai dormi par terre blottie contre G et je repensais enfin à P. Je ne savais toujours pas ce qu’il s’était passé, pourquoi vraiment elle n’était pas venue. C’était dommage. J’aurais bien passé cette journée avec elle, à ce concert qu’on avait tant attendu. Mais j’allais découvrir le lendemain quelle était la raison de son absence. P. avait reçu un appel du lycée. Ils lui avaient annoncé qu’elle allait redoubler l’année. À la rentrée, elle avait changé d’école et assez rapidement, on a fini par s’éloigner. Je me demande si aujourd’hui elle regrette avoir loupé ce concert…dans tous les cas, Rage Against The Machine a annoncé un nouveau tour et si le Covid19 le veut bien, elle aura peut-être une deuxième fois. Cette fois il faut probablement remercier la présidence Trump…

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